Vue du ciel, Nauru ressemble à un anneau vert posé sur l’océan Pacifique. Mais posez le pied à l’intérieur de cet anneau, sur le plateau que les habitants appellent « Topside », et le paysage change du tout au tout : un chaos de pointes calcaires acérées, sans un brin d’herbe, sans une poignée de terre meuble. Environ 80 % de la surface de Nauru, le plateau intérieur que les Nauruans appellent Topside, est couvert de pinacles coralliens déchiquetés pouvant atteindre 15 mètres de haut, vestiges laissés après que l’extraction du phosphate a retiré toute la terre végétale. Un chiffre qui donne le vertige pour un pays dont la superficie totale ne dépasse pas 21 kilomètres carrés, soit à peine plus grand qu’un aéroport international.
À retenir
- Une île entière rasée pour un minerai : qu’a vraiment coûté l’extraction du phosphate à Nauru ?
- Comment une nation anciennement riche s’est retrouvée prisonnière d’une frange côtière surpeuplée
- La régénération du sol prendra-t-elle des siècles ou est-elle devenue impossible ?
Sommaire
- Un siècle pour vider ce que la nature avait mis des millénaires à construire
- Une population comprimée sur une bande de littoral
- Réparer l’irréparable, pinacle après pinacle
Un siècle pour vider ce que la nature avait mis des millénaires à construire
Le phosphate de Nauru n’est pas un minerai ordinaire. Ces gisements résultent de milliers d’années d’accumulation de fientes d’oiseaux marins, le fameux guano, situées près de la surface et donc faciles à extraire. Un ingénieur britannique du nom d’Albert Ellis a fait cette découverte en 1901, et le monde industriel s’est aussitôt rué sur cette manne. En arrivant sur l’île, Ellis a constaté que 80 % de la surface totale, le plateau central que les Nauruans nomment « Topside », regorgeait de phosphate de chaux. Les colons allemands, puis un consortium associant l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Royaume-Uni via la British Phosphate Commissioners, ont exploité la ressource pendant des décennies, exportant l’équivalent de dizaines de millions de tonnes.
Le procédé lui-même était brutal. Les mineurs défrichaient la végétation, raclaient la terre végétale, puis creusaient le minerai dans les fosses et crevasses du corail ancien situé en dessous. Résultat ? Une fois le phosphate épuisé, il ne restait plus que la roche mère, nue et hostile. Ces opérations, menées principalement par la British Phosphate Commissioners à partir de 1920, ont permis d’extraire plus de 80 millions de tonnes de phosphate rien qu’à Nauru, exportées comme engrais pour doper les rendements agricoles à l’autre bout du monde. L’île, elle, en a payé le prix pendant que d’autres récoltaient les bénéfices.
Une population comprimée sur une bande de littoral
Aujourd’hui, la quasi-totalité des 12 000 habitants de Nauru vit sur une frange côtière étroite, coincée entre l’océan et ce désert minéral intérieur. Plus d’un siècle d’extraction de phosphate, une croissance démographique rapide et l’intensification des impacts du changement climatique ont créé une situation très critique : il n’y a tout simplement plus d’espace pour que les gens puissent vivre. Sur cette bande littorale, la densité de population devient l’une des plus fortes du Pacifique alors même que le pays reste minuscule à l’échelle mondiale.
Le paradoxe est cruel : cette île fut brièvement l’une des nations les plus riches par habitant de la planète grâce aux royalties du phosphate. Un fonds fiduciaire avait même atteint le milliard de dollars australiens. Mais des choix d’investissement désastreux et la corruption ont vidé ce fonds, laissant Nauru avec très peu d’argent. La suite est connue : le pays a dû se réinventer en accueillant, pour le compte de l’Australie, un centre de détention pour demandeurs d’asile, en vendant des passeports à des ressortissants étrangers, et en misant sur l’exploitation minière des grands fonds marins pour renflouer ses caisses. Nauru vend désormais des citoyennetés, héberge des demandeurs d’asile pour le compte de l’Australie et parie sur l’exploitation minière en eaux profondes pour générer des revenus.
Les conséquences sanitaires suivent la même trajectoire funeste que les sols. Selon l’Observatoire mondial de l’obésité, Nauru se classe deuxième au monde pour ce taux, qui atteint 69 %, avec à la clé hypertension et diabète en cascade. Une chercheuse citée dans ces travaux estime que ces maladies chroniques généralisées découlent directement de la dégradation environnementale de l’île. Difficile de cultiver un potager quand le sol lui-même a disparu.
Réparer l’irréparable, pinacle après pinacle
Peut-on inverser la vapeur ? Les tentatives existent, mais elles avancent au ralenti. Réhabiliter cette mer fantomatique de pinacles suppose de les faire sauter à l’explosif, d’aplanir le terrain et de reboucher les trous, un chantier confié à la Nauru Rehabilitation Corporation et dont le coût avoisine 20 millions de dollars australiens. Un accord de 1994 entre Nauru et l’Australie avait pourtant débloqué une enveloppe dédiée : un accord de règlement signé en 1994 avait alloué environ 107 millions de dollars australiens spécifiquement destinés à la réhabilitation des zones minées, dont Topside. Trente ans plus tard, le bilan reste maigre : seule une zone baptisée « Pit 6 » a été réellement réhabilitée à ce jour, et elle est ironiquement transformée en centre correctionnel local.
Des pistes plus créatives émergent malgré tout. Certains chercheurs suggèrent de valoriser les pinacles calcaires restants en les exploitant, car ils contiennent plusieurs minéraux potentiellement utiles comme la dolomite, transformant ainsi un handicap paysager en ressource exportable. Sur le terrain, le projet Nauru Restoration Generation, porté par la division des ressources terrestres de la Communauté du Pacifique, mise sur des consultations de planification foncière avec les communautés locales, la formation des agriculteurs à des pratiques durables et la plantation d’arbres avec la participation des citoyens. Un panneau solaire a même vu le jour sur Topside grâce à un partenariat avec les Émirats arabes unis, preuve que le plateau stérile peut au moins servir à capter le seul atout naturel qui n’a jamais manqué à l’île : le soleil équatorial.
Reste une question que peu osent formuler tout haut : à ce rythme, combien de générations faudra-t-il pour que Topside redevienne un sol capable de nourrir quoi que ce soit ? Des chercheurs ont conclu qu’une régénération significative des sols ne se produira pas à l’échelle d’une vie humaine, même une fois toute activité minière arrêtée. Nauru n’a pas seulement perdu son sous-sol. Elle a perdu, pour longtemps, la possibilité même d’en avoir un.
Sources : alluringworld.com | thinklandscape.globallandscapesforum.org


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