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On pensait qu’une bestiole gélatineuse de dix centimètres ne mangeait presque rien : ce qu’elle a fait disparaître de la mer Noire en neuf ans se compte en centaines de milliers de tonnes

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Deux chiffres suffisent à mesurer le désastre : 204 000 tonnes d’anchois pêchées en mer Noire en 1984, puis à peine 200 tonnes neuf ans plus tard. Une chute de plus de 99 %, provoquée non pas par un chalutier industriel ou une marée noire, mais par une créature transparente et gélatineuse d’à peine dix centimètres de long. Son nom : Mnemiopsis leidyi, un cténophore originaire des côtes atlantiques américaines, devenu malgré lui l’un des envahisseurs marins les plus destructeurs jamais recensés.

À retenir

  • Une créature transparente de 10 cm a anéanti 99% des stocks de poisson en moins d’une décennie
  • Elle s’est introduite accidentellement via les eaux de ballast d’un navire marchand
  • Les scientifiques ont dû recourir à un prédateur invasif pour tenter de rétablir l’équilibre

Sommaire

  1. Un passager clandestin venu du golfe du Mexique
  2. Neuf ans pour vider la mer Noire
  3. Un remède presque aussi radical que le mal

Un passager clandestin venu du golfe du Mexique

L’histoire commence discrètement, quelque part dans une soute de navire marchand. L’espèce a été observée pour la première fois en mer Noire en 1982, probablement introduite via des rejets d’eaux de ballast par des navires venus de la côte est des États-Unis. Ces réservoirs qui stabilisent les cargos en haute mer, remplis dans un port et vidés dans un autre, ont longtemps servi de véhicule gratuit à des centaines d’espèces invasives à travers le globe. Personne, à l’époque, n’imaginait qu’une simple gelée translucide puisse faire autant de dégâts.

Le portrait de la bête a de quoi surprendre. Ce cténophore mesure une dizaine de cm de long et jusqu’à environ 2,5 cm de large. De forme ovale, comprimé latéralement, il est transparent et bioluminescent, et possède 8 rangées de peignes ciliés sur toute la longueur. Rien, dans cette silhouette délicate qui scintille la nuit, ne laisse deviner l’appétit d’un prédateur redoutable. Et pourtant, c’est bien un carnivore, capable d’engloutir en masse le zooplancton, mais aussi les œufs et les larves de poissons, anchois compris.

Neuf ans pour vider la mer Noire

La mécanique de l’invasion tient en trois actes. D’abord une phase de latence, le temps que la population s’installe. Puis une explosion démographique sans précédent : en 1989, la population de mer Noire atteint son niveau le plus élevé, avec environ 400 spécimens par mètre cube d’eau dans des conditions optimales. Imaginez un litre d’eau de mer contenant presque un demi-cténophore à lui seul, multiplié à l’échelle d’un bassin entier : c’est l’équivalent d’une purée biologique recouvrant des milliers de kilomètres carrés.

Le résultat ne s’est pas fait attendre. En mer Noire et en mer d’Azov, le développement massif de cette espèce, sans précédent dans son aire d’origine, a conduit à un déclin catastrophique du zooplancton et des pêcheries pélagiques autrefois florissantes. Les anchois, sprats et autres petits poissons pélagiques dépendaient de ce même zooplancton pour se nourrir et pour assurer la survie de leurs œufs et larves. Mnemiopsis leidyi leur a coupé l’herbe sous le pied, littéralement, en dévorant à la source ce qui aurait dû devenir la génération suivante de poissons. Dans les zones fragilisées, la prolifération de M. leidyi peut conduire à la quasi disparition du stock de zooplancton par prédation en l’espace de quelques heures à quelques jours.

Le contexte a évidemment aggravé la note. La surpêche battait déjà son plein dans la région avant même l’arrivée du cténophore. En mer Noire, l’invasion de M. leidyi est intervenue en plein effondrement des stocks de sardines et d’anchois suite à une surpêche intensive, l’apparition massive de ce cténaire ayant seulement empiré ce phénomène, Mnemiopsis s’alimentant sur les œufs et larves de ces poissons, ce qui a provoqué d’importants dégâts écologiques et socio-économiques. L’animal n’a pas tiré le premier coup de feu, mais il a achevé un système déjà à genoux. Selon la FAO, l’effondrement des captures d’anchois, de sprat et de clupéonelle en 1990 est imputable à l’introduction de l’espèce dans la mer Noire, et l’augmentation ultérieure des captures n’a pas permis de retrouver les niveaux antérieurs.

Un remède presque aussi radical que le mal

Face à l’ampleur du désastre, les scientifiques ont fini par jouer une carte risquée : combattre un envahisseur par un autre. Pour tenter de contrôler la population de Mnemiopsis, son prédateur spécifique, le cténaire Beroe ovata, y a été introduit, et l’équilibre proie-prédateur a permis de maintenir la population à un niveau d’abondance acceptable pour permettre, en complément d’une réglementation des pêches, un début de restauration des stocks de petits poissons pélagiques. Une victoire en demi-teinte, obtenue au prix d’un nouvel équilibre artificiel plutôt que d’un retour à l’état initial.

Mais l’histoire ne s’arrête pas aux rives de la mer Noire. Le cténophore a depuis colonisé une bonne partie des mers d’Europe. Il s’est depuis répandu en mer Caspienne, en mer de Marmara et en Méditerranée, suivant la circulation hydrodynamique ou le transport maritime, avant qu’une seconde vague d’invasion soit observée dans le nord de l’Europe, en 2005 en Norvège et en mer Baltique. Sur les côtes françaises, l’espèce a même trouvé refuge dans les étangs méditerranéens : sur les côtes méditerranéennes françaises, M. leidyi a été identifié pour la première fois dans l’étang de Berre en 2005.

La communauté scientifique internationale ne s’y trompe pas sur la gravité du phénomène. Mnemiopsis leidyi figure sur la liste des 50 espèces les plus invasives au monde établie par l’UICN. Un classement qui la place aux côtés d’espèces bien plus connues du grand public, alors qu’elle reste, pour l’essentiel, invisible à l’œil nu depuis la surface. La leçon à tirer de cette invasion tient peut-être en une phrase : ce n’est pas la taille d’un organisme qui détermine sa capacité de nuisance, mais sa vitesse de reproduction et l’état de l’écosystème qu’il rencontre. Un rappel utile à l’heure où les traités internationaux sur la gestion des eaux de ballast, adoptés depuis, tentent justement d’empêcher qu’un tel scénario ne se reproduise ailleurs.

Sources : assemblee-nationale.fr | etangdeberre.org

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