Sept cents kilomètres de forêt tropicale rongés par le cuivre. Depuis 1984, la mine d’Ok Tedi, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, déverse chaque année des dizaines de millions de tonnes de résidus miniers dans le réseau hydrographique de l’Ok Tedi et de la Fly. Selon le programme onusien UNEP GRID, le rejet incontrôlé de 70 millions de tonnes de roches stériles et de résidus miniers par an s’est étendu sur plus de 1 000 km le long des rivières Ok Tedi et Fly, provoquant une élévation du lit des rivières, des inondations, une sédimentation et un déclin marqué de la biodiversité. Ce fleuve censé tout emporter vers l’océan a fini par se retourner contre ses propres berges.
À retenir
- Pourquoi un fleuve censé tout évacuer finit-il par tout déposer sur ses propres berges ?
- Comment deux milliards de tonnes de déchets miniers ont transformé une décision d’ingénierie en catastrophe écologique
- Quarante ans après, pourquoi les efforts de réhabilitation couvrent à peine 0,3 % des dégâts ?
Sommaire
- Un barrage emporté, une décision qui change tout
- Quand la rivière remonte au lieu de couler
- Cinquante mille vies suspendues à un fleuve malade
- Que fait-on aujourd’hui de cet héritage ?
Un barrage emporté, une décision qui change tout
L’histoire bascule avant même que la mine ne tourne à plein régime. Le projet devait initialement reposer sur un barrage à résidus classique. Mais la région croule sous les précipitations et l’instabilité géologique est permanente. En raison des fortes pluies et de l’instabilité géologique de la région, la construction d’un barrage à résidus s’est révélée impossible, et la mine fonctionne sans rétention des déchets depuis son ouverture en 1984. Dès le premier jour, tout part directement dans la rivière. Pas de filtre, pas de bassin de décantation, rien qui freine la charge polluante avant qu’elle n’atteigne le cours d’eau.
L’ampleur du phénomène donne le vertige. La catastrophe résulte du rejet d’environ deux milliards de tonnes de déchets miniers non traités dans l’Ok Tedi sur toute la durée de vie de l’exploitation. En 1999, l’exploitant a lui-même reconnu la gravité de la situation : BHP a rapporté que 90 millions de tonnes de déchets miniers étaient rejetées annuellement dans la rivière depuis plus de dix ans, détruisant villages, agriculture et pêcheries en aval. Le PDG de BHP de l’époque, Paul Anderson, ira jusqu’à qualifier publiquement le projet d’incompatible avec les valeurs environnementales du groupe.
Quand la rivière remonte au lieu de couler
Le mécanisme est presque contre-intuitif. On imagine toujours un fleuve comme un tapis roulant qui évacue tout vers l’aval, jusqu’à la mer. Mais ici, le volume de sédiments injecté dépasse largement la capacité de transport naturelle du cours d’eau. Une étude publiée dans la revue Mineralium Deposita le confirme : le système Ok Tedi/Fly, long de 1 000 km, reçoit environ 66 millions de tonnes de déchets miniers par an, ce qui a multiplié par 5 à 10 la charge sédimentaire en suspension de la Fly moyenne par rapport au niveau naturel.
Résultat : le lit de la rivière s’élève littéralement. D’après les travaux de synthèse compilés par Grokipedia, le rejet annuel d’environ 30 millions de tonnes de résidus et 40 à 55 millions de tonnes de roches stériles a fait grimper la charge sédimentaire de 100 à 450-500 parties par million, provoquant une exhaussement du lit de rivière pouvant atteindre 5 à 6 mètres dans les sections amont. Le fleuve déborde alors mécaniquement sur ses plaines, déposant des couches de vase parfois épaisses. Le même travail précise que ces débordements ont entraîné le dépôt de sédiments jusqu’à un mètre d’épaisseur sur des plaines inondables couvrant des centaines de kilomètres carrés, et le dépérissement d’environ 1 300 kilomètres carrés de végétation riveraine. La forêt tropicale, censée border un cours d’eau vivant, se retrouve asphyxiée sous une gangue minérale.
Le cuivre, lui, ne disparaît pas davantage. Une étude de terrain le mesure noir sur blanc : les sédiments alluviaux récents de la plaine de la Fly affichent une teneur en cuivre de 620 mg/kg, contre un fond géochimique régional de seulement 40 mg/kg. Quinze fois plus de métal lourd que la normale, piégé dans la terre que les riverains cultivent encore.
Cinquante mille vies suspendues à un fleuve malade
Derrière les chiffres de tonnage, il y a des villages entiers dont le quotidien a basculé. Wikipédia résume l’ampleur humaine du désastre : les vies de 50 000 personnes ont été perturbées par cette catastrophe. Le WWF, qui documente depuis des années les impacts miniers sur les forêts de Nouvelle-Guinée, rapporte que les populations locales ne peuvent plus vivre normalement de leurs ressources traditionnelles : les habitants signalent qu’ils ne peuvent plus vendre leurs poissons et leurs produits de jardin à cause des effets polluants de la mine.
Ce constat n’a rien d’un vieux dossier classé. En juin 2024, de nouvelles alertes ont été documentées par le Business and Human Rights Resource Centre, confirmant que quelque 30 000 personnes vivant le long des rivières Ok Tedi et Fly ont été affectées par les impacts environnementaux de la mine, avec des conséquences directes sur la santé, les moyens de subsistance et la sécurité au travail des communautés riveraines. Quarante ans après le début de l’exploitation, le problème reste donc entier pour une partie de la population du Western Province.
Que fait-on aujourd’hui de cet héritage ?
La gouvernance de la mine a changé de mains. BHP s’est retiré depuis longtemps ; l’exploitation appartient désormais majoritairement à l’État papou-néo-guinéen via Kumul Minerals, aux côtés d’entités locales de la province occidentale. Sur son propre site, l’opérateur Ok Tedi Mining Limited affirme avoir engagé un programme de surveillance permanent sur l’ensemble du bassin : le suivi est réalisé depuis le mont Fubilan jusqu’au golfe de Papouasie, couvrant environ 1 000 kilomètres de rivière en aval. L’entreprise revendique aussi des efforts de revégétalisation, notamment sur les stocks de sable dragués à Bige, où plus de 300 hectares de stocks de sable dragué ont été revégétalisés avec succès, un objectif annuel étant reconduit chaque année.
Ces initiatives restent modestes au regard de l’ampleur du désastre accumulé depuis quatre décennies. Un chiffre suffit à remettre les choses en perspective : 300 hectares réhabilités contre plus de 100 000 hectares de forêt et de plaines touchés par la sédimentation sur l’ensemble du bassin. La Fly n’a jamais cessé de couler vers la mer de Corail. Mais une partie de ce qu’elle transporte depuis 1984 ne partira plus : elle est devenue le sol même sur lequel vivent, ou tentent encore de vivre, les communautés du Western Province.
Sources : business-humanrights.org | pubmed.ncbi.nlm.nih.gov | grokipedia.com


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