Après plusieurs années de répit obtenues de haute lutte, une molécule que l’on croyait durablement écartée des champs hexagonaux s’apprête à faire son grand retour. Ce revirement réglementaire, porté par une loi agricole qui ne date pas d’hier, ravive des tensions que l’on pensait apaisées. Entre impératifs économiques pour les agriculteurs et protection des pollinisateurs, le débat repart de plus belle, et les butineuses pourraient bien en faire les frais.
L’acétamipride, un pesticide qui n’avait jamais vraiment disparu
L’acétamipride fait partie de la famille des néonicotinoïdes, ces insecticides systémiques accusés depuis des années de désorienter les abeilles et d’affaiblir durablement leurs colonies. En France, l’interdiction générale de ces substances est entrée en vigueur en 2018, marquant une victoire symbolique pour les défenseurs de la biodiversité. Pourtant, dans les faits, cette interdiction n’a jamais été totale. Des dérogations successives ont permis à certaines filières, notamment celle de la betterave sucrière, de continuer à utiliser des produits contenant cette molécule pour lutter contre la jaunisse virale transmise par les pucerons. Ces exceptions ponctuelles, censées rester temporaires, ont nourri un climat de méfiance parmi les apiculteurs professionnels, qui y voyaient déjà les prémices d’un retour plus large. La molécule reste redoutée car elle s’accumule dans le pollen et le nectar, exposant les abeilles à une intoxication chronique bien après le traitement des cultures.
La loi Duplomb, le texte qui rouvre la boîte de pandore
C’est dans ce contexte tendu qu’intervient la loi Duplomb, un texte agricole voté pour répondre aux revendications d’une partie du monde paysan, confronté à une concurrence européenne jugée déloyale. Le raisonnement avancé par ses défenseurs est simple : si les agriculteurs français ne peuvent pas utiliser certains produits phytosanitaires autorisés ailleurs en Europe, ils se retrouvent désavantagés sur le plan commercial face à des importations moins coûteuses. Ce texte prévoit ainsi des mécanismes juridiques permettant, sous certaines conditions, la réintroduction partielle de l’acétamipride pour des filières spécifiques jugées particulièrement fragilisées. Les betteraviers, mais aussi certains producteurs de noisettes ou de céréales, pourraient ainsi bénéficier de nouvelles autorisations d’usage. Les partisans de la loi insistent sur le caractère encadré et temporaire de ces dérogations, présentées comme une solution transitoire en attendant des alternatives efficaces. Un argument qui ne convainc guère les défenseurs de l’environnement, échaudés par les précédents épisodes de dérogations qui devaient, eux aussi, rester exceptionnels.
Apiculteurs et associations environnementales montent au créneau
Face à cette annonce, la mobilisation s’organise rapidement. Les syndicats apicoles dénoncent une décision incohérente avec les objectifs affichés de préservation de la biodiversité, rappelant que les populations d’abeilles domestiques et sauvages restent fragiles malgré les efforts engagés ces dernières années. Plusieurs organisations environnementales pointent également le risque d’un effet domino : si l’acétamipride revient pour certaines cultures, d’autres filières pourraient rapidement réclamer les mêmes exemptions. Les scientifiques spécialisés dans l’étude des pollinisateurs alertent quant à eux sur les conséquences à long terme d’une exposition répétée à ces substances, même à faibles doses. Sur le terrain, les réactions se traduisent par plusieurs types d’actions. Voici les principales pistes envisagées par les opposants à cette mesure :
- Le dépôt de recours juridiques devant le Conseil d’État pour contester la légalité de ces dérogations
- Des campagnes de sensibilisation citoyenne visant à informer le grand public sur les enjeux liés à cette réintroduction
- La saisine des instances européennes pour vérifier la conformité du texte avec les réglementations communautaires
- Des actions de mobilisation directe, comme des rassemblements devant les préfectures concernées
Ces différentes initiatives témoignent d’une volonté claire de ne pas laisser cette réintroduction se faire sans résistance. Le bras de fer promet d’être long, chaque camp étant fermement campé sur ses positions.
Ce dossier illustre à merveille les tensions qui traversent le modèle agricole français, tiraillé entre la nécessité de soutenir des filières en difficulté économique et l’urgence de protéger des écosystèmes déjà fragilisés. Les prochains mois s’annoncent décisifs, entre recours juridiques en cours d’instruction, mobilisations citoyennes qui pourraient s’intensifier et une possible révision au niveau européen de la réglementation sur les néonicotinoïdes. Une question demeure en suspens : jusqu’où est-on prêt à aller pour sauver quelques filières agricoles, si le prix à payer se traduit par un déclin durable des pollinisateurs, ces alliés discrets mais indispensables de notre alimentation quotidienne ?


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