Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une armée immobile veille au sud de Tucson. Dans le désert de l’Arizona, sur le tarmac de la base aérienne de Davis-Monthan, l’inventaire typique du site dépasse 4 400 avions, alignés en rangées géométriques à perte de vue. Certains y sont arrivés il y a plus de soixante-dix ans et n’en sont jamais repartis. D’autres attendent, parfois depuis les années 1950, qu’une décision administrative scelle enfin leur sort.
Le lieu porte un nom qui claque comme un avertissement : le « Boneyard », littéralement le cimetière d’ossements. Il s’agit officiellement du 309th Aerospace Maintenance and Regeneration Group (AMARG), la seule installation de stockage et de récupération de pièces pour tous les avions militaires et gouvernementaux excédentaires des Etats-Unis. Un titre bureaucratique pour ce qui reste, dans les faits, le plus grand cimetière d’aéronefs militaires de la planète.
À retenir
- Pourquoi le désert de l’Arizona est devenu le plus grand dépôt d’avions militaires au monde
- Des bombardiers atomiques et des chasseurs historiques côtoient des milliers de machines oubliées
- Une installation secrète devenue attraction touristique et solution inattendue pour les compagnies aériennes
Sommaire
- Un désert choisi pour ses défauts… devenus des qualités
- Depuis 1946, la mémoire volante des Etats-Unis
- Pièces détachées, drones cibles et musée à ciel ouvert
- Un site fermé au public, mais pas invisible
Un désert choisi pour ses défauts… devenus des qualités
Rien n’est laissé au hasard dans ce choix géographique. La faible humidité de la région, comprise entre 10 et 20 %, les maigres précipitations annuelles de 11 pouces, le sol dur et alcalin, ainsi que l’altitude élevée de 2 550 pieds permettent aux avions d’être naturellement préservés en vue d’une cannibalisation ou d’une éventuelle réutilisation. l’air y est trop sec pour que la rouille s’installe durablement sur les carlingues d’aluminium.
Un détail technique change tout : la géologie du désert permet de déplacer les avions sans avoir à paver les zones de stockage. Pas besoin de couler des kilomètres de béton pour accueillir des milliers de tonnes de métal. Le sol, compacté naturellement, supporte le poids sans s’affaisser. Un hangar climatisé aurait coûté une fortune. La nature, elle, ne demande qu’un peu de gestion administrative.
Depuis 1946, la mémoire volante des Etats-Unis
L’histoire démarre dans l’urgence de l’après-guerre. Dès mai 1946, plus de 600 bombardiers B-29 Superfortress et 200 transporteurs C-47 Skytrain avaient été déplacés à Davis-Monthan. Il fallait bien stocker quelque part cette flotte pléthorique, soudain inutile une fois le conflit terminé. Parmi ces premiers arrivants figuraient des pièces d’histoire : une trentaine d’autres appareils étaient également entreposés là, destinés aux musées, dont l’Enola Gay et le Bockscar, les deux bombardiers qui larguèrent les bombes atomiques sur le Japon.
Le site n’a cessé de grossir depuis. En 1965, le ministère de la Défense a décidé de fermer son installation de stockage de Litchfield Park à Phoenix, et de consolider la flotte excédentaire de la Marine à Davis-Monthan. Résultat : un entrepôt à ciel ouvert qui n’a jamais désempli, génération après génération d’appareils. Aujourd’hui, le centre s’étend sur environ 10 kilomètres carrés, soit à peu près l’équivalent de 1 400 terrains de football accolés les uns aux autres.
Pièces détachées, drones cibles et musée à ciel ouvert
Tous les avions du Boneyard ne sont pas condamnés à l’immobilité éternelle. Le site emploie 550 personnes, presque toutes civiles, chargées de trier, démonter et parfois régénérer les appareils. Certains fuselages servent uniquement de réservoir à pièces détachées pour maintenir en vol la flotte active. D’autres connaissent un destin plus radical : un autre rôle d’AMARG consiste à soutenir le programme qui transforme d’anciens avions de chasse, comme le F-4 Phantom II ou le F-16, en drones-cibles aériens. Autant dire qu’ils finissent explosés en plein vol lors d’exercices de tir.
Une poignée d’élus échappe totalement à la ferraille. Le site sert aussi d’installation auxiliaire pour le National Museum of the United States Air Force et conserve l’outillage d’avions militaires qui ne sont plus produits. Et pour les appareils les plus stratégiques, l’attente n’a rien de définitif : une partie de l’inventaire est soigneusement préservée, entretenue, et maintenue prête à retourner sur la piste à tout moment. Ce n’est donc pas un cimetière au sens strict. Plutôt une salle d’attente géante, où certains patients dorment depuis des décennies pendant que d’autres se réveillent en quelques semaines.
Selon une estimation relayée par plusieurs sources spécialisées, la valeur cumulée du parc stocké, incluant notamment des centaines de F-4 Phantom II, se chiffrerait en dizaines de milliards de dollars au prix d’achat initial. Un chiffre vertigineux pour des machines dont beaucoup ne revoleront jamais.
Un site fermé au public, mais pas invisible
Impossible de s’y promener librement : Davis-Monthan reste une base militaire active. Mais la curiosité qu’inspire ce désert métallique a fini par ouvrir une porte. Chaque jour, des visites guidées d’environ 45 minutes sont proposées aux passionnés d’aéronautique et d’histoire militaire, généralement couplées à la visite du musée aéronautique voisin. Les curieux peuvent notamment y admirer un appareil chargé de symboles : l’avion présidentiel Air Force One utilisé par John F. Kennedy y est exposé, à quelques centaines de mètres des rangées de chasseurs anonymes qui attendent leur découpe.
Le contraste est saisissant lorsqu’on survole les images aériennes du site : des lignes parfaitement ordonnées de queues d’avion se découpant sur la terre ocre, comme un cimetière militaire où chaque tombe pèserait plusieurs tonnes. La pandémie de Covid-19 a d’ailleurs rappelé, à sa manière, l’utilité insoupçonnée de ces terrains arides : plusieurs compagnies aériennes commerciales y ont temporairement garé leurs propres flottes clouées au sol, preuve que le modèle inventé pour l’armée américaine dans les années 1940 continue, aujourd’hui encore, de faire des émules bien au-delà du secteur militaire.
Sources : restaurantesaranjuez.com | techguru.fr


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