Un randonneur qui s’arrête pour observer une dalle de calcaire, et c’est tout le passé géologique du Jura qui bascule. Sous les sapins et les alpages à comté se cachait une plage disparue, foulée il y a 155 millions d’années par des géants aujourd’hui éteints. À Loulle, près de 1 500 empreintes de dinosaures ont été mises au jour, faisant de ce site discret l’un des plus riches d’Europe en la matière.
À retenir
- Découvert par un randonneur en 2004, le site de Loulle a été fouillé par le CNRS et l'université Lyon 1 entre 2007 et 2009, révélant 21 pistes de sauropodes et 6 pistes de théropodes sur plus de 3 000 m².
- La dalle présente plusieurs niveaux d'empreintes superposés sur 94 cm d'épaisseur, témoignant de passages successifs d'animaux à différentes époques.
- Pour protéger le site du gel et du piétinement, un chantier à 150 000 euros a permis de recouvrir 70 % de la surface de sable, rendue accessible via une passerelle pédagogique.
On associe spontanément le Jura à ses forêts de résineux, à ses fruitières et à ses paysages de moyenne montagne façonnés par les hommes. Pourtant, cette région a une histoire bien plus ancienne, écrite dans la roche elle-même. Au lieu-dit « Le Bois aux salpêtriers », une dalle calcaire conserve la mémoire d’un monde englouti, celui d’une mer chaude et peu profonde qui recouvrait autrefois la zone.
Cette découverte, reste relativement méconnue du grand public, bien qu’elle ait mobilisé des équipes de chercheurs pendant plusieurs années. Elle mérite pourtant qu’on s’y attarde, tant elle bouscule l’image que l’on se fait de cette région française.
Sous les pâturages, une plage vieille de 155 millions d’années
Tout commence à l’automne 2004, lorsqu’un randonneur du nom de Jean-François Richard remarque des formes étranges gravées dans la pierre, à Loulle, petite commune du Jura. Sans le savoir, il vient de mettre la main sur ce qui sera présenté comme le site à pistes de dinosaures le plus ancien de tout l’Arc jurassien.
L’information remonte rapidement jusqu’aux spécialistes. Entre 2007 et 2009, une équipe du CNRS et de l’université Lyon 1 investit les lieux pour des campagnes de fouilles minutieuses. Le travail est colossal, car il s’agit de dégager, mesurer et cartographier chaque trace sans endommager la roche qui les porte depuis des millions d’années.
Le résultat dépasse les attentes initiales. Sur une surface de plus de 3 000 mètres carrés, soit l’équivalent de plusieurs terrains de football, les chercheurs recensent environ 1 500 empreintes. Ces traces sont datées d’environ 155 millions d’années, une période que les spécialistes nomment le Jurassique supérieur.
1 500 empreintes : le jour où la dalle de Loulle a tout changé
Un chiffre aussi élevé ne relève pas du hasard. Les fouilles ont révélé que la dalle de Loulle n’est pas une simple surface figée dans le temps, mais un véritable millefeuille géologique. Les scientifiques ont ainsi identifié plusieurs niveaux d’empreintes superposés, répartis sur près de 94 centimètres d’épaisseur de calcaire.
Concrètement, cela signifie que des générations successives d’animaux ont marché au même endroit, à des moments différents, séparées parfois par des dépôts de sédiments. Chaque couche raconte un épisode distinct de cette histoire préhistorique, comme les pages superposées d’un livre géant.
Parmi ces traces figureraient celles d’un animal de taille particulièrement imposante, jusqu’alors inconnu sur le continent européen, selon la présentation officielle du site. Une information qui, si elle se confirme par des publications scientifiques détaillées, placerait Loulle parmi les gisements les plus importants d’Europe pour cette période.
Sauropodes et théropodes en balade sur une mer chaude et peu profonde
À Loulle, les traces de sauropodes et de théropodes datent du Jurassique supérieur, quand le Jura était une plateforme calcaire bordée d’une mer chaude et peu profonde. Ce décor change tout : on imagine aujourd’hui des sapins, il fallait alors imaginer un littoral tropical, avec ses vasières et son eau tiède léchant une terre basse.
Les analyses ont permis d’identifier 21 pistes de sauropodes, ces immenses herbivores au long cou que l’on associe souvent à l’image classique du dinosaure. La plus longue de ces pistes s’étire sur une cinquantaine de mètres, offrant un véritable instantané de la démarche de ces géants disparus.
À leurs côtés, six pistes de théropodes ont également été relevées. Ces prédateurs bipèdes, plus légers et plus agiles, partageaient alors ce même territoire côtier avec les sauropodes, dans un équilibre dicté par la chasse et la survie.
Loulle n’est pas un cas isolé dans la région. À Coisia, toujours dans le Jura, plus de 170 traces de mains et de pieds ont été découvertes, organisées en au moins neuf pistes de sauropodes datées du Tithonien. Plus au sud, à Plagne dans l’Ain, une piste de 110 empreintes s’étendant sur 155 mètres a même été décrite comme la plus longue piste de sauropode connue au monde, rattachée à une nouvelle espèce baptisée Brontopodus plagnensis.
Protéger une mémoire fragile face au gel et aux visiteurs
Une telle richesse paléontologique ne survit pas éternellement sans intervention humaine. En 2014, France 3 décrivait encore un site « ouvert aux 4 vents », où les 1 500 empreintes restaient exposées aux éléments, sans aucune protection particulière.
Le gel hivernal, qui fissure et fragilise la roche calcaire, ainsi que le piétinement répété des visiteurs, avaient été identifiés comme des causes d’altération irréversible. Chaque hiver représentait alors une menace concrète pour la conservation de ce patrimoine unique.
Face à ce constat, un chantier de protection a été lancé, financé à hauteur de 150 000 euros par le département du Jura et la communauté de communes de Champagnole-Porte du Haut-Jura. Environ 70 % du site a ainsi été recouvert de sable, une méthode qui permet de préserver la roche tout en la rendant accessible pour de futures études.
Aujourd’hui, une passerelle de visite et des panneaux pédagogiques permettent au public de comprendre ce à quoi ressemblait le milieu jurassique il y a 155 millions d’années, sans mettre en péril les empreintes qui ont traversé les âges.
De cette dalle discrète nichée dans la campagne jurassienne émerge finalement une leçon de géologie grandeur nature. Le Jura, loin d’être figé dans son image actuelle de région verdoyante, garde en mémoire les traces d’un monde englouti, peuplé de créatures aujourd’hui disparues. Reste à espérer que de futures publications scientifiques viendront préciser l’identité de ces animaux géants qui ont, un jour, marché sur cette ancienne plage.
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