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On pensait ce mastodonte de 34 tonnes capable de traverser l’Antarctique : ses roues de 3 mètres n’ont trouvé de prise qu’en reculant

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Un engin de 34 tonnes, des roues plus hautes qu’un homme, un moteur diesel-électrique dernier cri pour l’époque : sur le papier, l’Antarctic Snow Cruiser avait tout pour dominer le continent blanc. Dans les faits, ce monstre mécanique n’a jamais réussi à avancer correctement en marche avant. Sa plus longue expédition, 148 kilomètres, s’est faite entièrement en reculant, avant que le véhicule ne soit abandonné dans la glace en décembre 1940.

À retenir

  • Un véhicule de 150 000 dollars construit en 11 semaines : pourquoi une telle précipitation ?
  • Des roues révolutionnaires censées dominer la glace polaire : qu’est-ce qui a mal tourné dès le débarquement ?
  • Un exploit involontaire : comment 34 tonnes de métal ont dû reculer pour avancer en Antarctique ?

Sommaire

  1. Un projet né d’un frisson de mort
  2. Un cahier des charges hors norme
  3. Le désastre commence dès le débarquement
  4. 148 kilomètres à reculons, puis l’abandon définitif

Un projet né d’un frisson de mort

L’histoire commence en 1934, loin de tout chantier naval. Le quasi-empoisonnement au monoxyde de carbone de l’amiral Byrd à une station météo isolée, et la difficulté à l’atteindre, inspirent à Poulter l’idée d’une base mobile, plus sûre qu’un campement fixe classique. Thomas Poulter, alors second de l’expédition, garde cette idée en tête pendant cinq ans.

Quand les États-Unis annoncent une troisième expédition antarctique en 1939, Poulter, devenu directeur scientifique de l’Armour Institute of Technology à Chicago, sort enfin son projet des tiroirs. Poulter et ses collègues présentent alors les plans d’un « croiseur des neiges » gigantesque, que la presse baptise immédiatement le Pingouin. Le contexte géopolitique n’est pas neutre : les États-Unis s’intéressent beaucoup à l’Antarctique pour des raisons stratégiques, l’Allemagne ayant revendiqué une partie du territoire et envisageant d’y construire une base sous-marine. Washington veut marquer sa présence sur le continent avant tout le monde. Et pour marquer sa présence, quoi de mieux qu’un mastodonte visible à des kilomètres ?

La construction, elle, va à toute vitesse. Le Snow Cruiser est construit en seulement onze semaines durant l’été 1939, pour un coût de 150 000 dollars, une somme colossale à l’époque, sachant qu’une berline Ford coûtait alors environ 800 dollars. l’équivalent de près de 190 voitures familiales englouties dans un seul véhicule expérimental.

Un cahier des charges hors norme

Les chiffres donnent le vertige. Le véhicule mesure 17 mètres de long, 6,1 mètres de large, et pèse 34 tonnes à vide. Ses quatre roues font chacune 3 mètres de diamètre et pèsent 318 kilos, fabriquées dans un caoutchouc spécial censé résister au froid extrême sans se fissurer. Sous le capot, un système hybride diesel-électrique associe deux moteurs Cummins H-6 de 11 litres à quatre moteurs électriques, pour une puissance combinée de 220 kilowatts.

L’autonomie visée est tout aussi démesurée : 13 300 litres de diesel à pleine charge, une portée théorique de 8 000 kilomètres, et un an d’autosuffisance pour cinq membres d’équipage. À l’intérieur, pas question de s’ennuyer ou de manquer de confort : le véhicule abrite un laboratoire scientifique, une chambre noire de photographie, une salle des machines et un petit atelier. Un vrai laboratoire ambulant, pensé pour affronter des mois d’isolement total au bout du monde.

Le désastre commence dès le débarquement

Le vrai calvaire démarre avant même que le Snow Cruiser touche la neige. Pour le décharger du navire North Star en janvier 1940, il faut construire une rampe en bois de fortune. Il fallait construire une rampe en bois pour décharger le véhicule ; lors du déchargement, une des roues a percé la rampe. La scène, filmée, montre l’équipage suspendu à 34 tonnes de métal en équilibre précaire sur des planches en train de céder.

Le pire restait à venir. L’équipage a applaudi quand Poulter a réussi à dégager le véhicule de la rampe, mais les acclamations se sont éteintes quand le véhicule n’a pas réussi à avancer dans la neige et la glace. La raison ? Un choix technique qui allait se révéler catastrophique. Les pneus larges, lisses et sans sculptures avaient été conçus à l’origine pour un gros véhicule de marécage ; ils tournaient dans le vide et n’offraient presque aucune traction, enfonçant l’engin jusqu’à 90 centimètres dans la neige.

L’équipe tente alors de bricoler une solution. Les hommes fixent les deux roues de secours aux roues avant et installent des chaînes sur les roues arrière, sans parvenir à surmonter le manque d’adhérence. C’est là, dans le désespoir de ces essais infructueux, que survient la découverte la plus ironique de toute cette aventure polaire.

148 kilomètres à reculons, puis l’abandon définitif

Personne n’avait vu ça venir. L’équipage a découvert que les pneus produisaient plus de traction lorsqu’ils roulaient en marche arrière. Le plus long trajet jamais réalisé par le Snow Cruiser, 92 miles, soit 148 kilomètres, s’est fait entièrement en reculant. Un mastodonte censé conquérir l’Antarctique en roulant à l’envers : difficile d’imaginer symbole plus cruel de l’écart entre les tests en Illinois et la réalité du terrain polaire.

Une étude publiée dans la revue Polar Record a d’ailleurs confirmé, des décennies plus tard, l’ampleur de l’erreur de conception initiale. Une évaluation moderne de l’interaction entre roues et neige suggère que le Snow Cruiser à vide était trois à cinq fois trop lourd pour que ses pneus puissent le supporter sur des surfaces enneigées. le problème n’était pas un détail technique à corriger, mais une faute de calcul fondamentale, gravée dans les tonnes d’acier du châssis.

Face à l’échec, Poulter rentre aux États-Unis dès janvier 1940, laissant le véhicule à une équipe réduite. Le Snow Cruiser est alors converti en installation de recherche fixe : les scientifiques y menaient des expériences sismologiques, des mesures de rayonnement cosmique et des prélèvements de carottes de glace, tout en vivant à l’intérieur du véhicule enneigé. La Seconde Guerre mondiale met un terme définitif au projet : Poulter voulait revenir équiper le véhicule de pièces améliorées, mais quand les États-Unis se sont engagés dans le conflit, le gouvernement a réorienté son financement vers l’effort de guerre ; le Snow Cruiser a été abandonné à la base Little America III le 22 décembre 1940.

La suite tient du roman polaire. Redécouvert sous une épaisse couche de neige en 1958, il a ensuite disparu à nouveau en raison des mouvements de la banquise ; sa localisation reste inconnue depuis. En 1963, un brise-glace de l’US Navy repère encore quelques bambous plantés pour marquer l’emplacement, sans jamais réussir à photographier l’engin. Depuis, plus rien. Quelque part sous des dizaines de mètres de glace, ou au fond de l’océan Austral après le détachement d’un iceberg, dort peut-être encore le plus grand échec mécanique jamais envoyé conquérir l’Antarctique, immobile pour l’éternité, roues à moitié figées dans le sens de la marche arrière.

Sources : cambridge.org | buy.motorious.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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