La pluie ne tombe plus du ciel par hasard. Ou du moins, plus seulement. Depuis plusieurs décennies, certains États ont développé la capacité de la provoquer à la demande, en ensemençant les nuages avec des substances chimiques qui forcent les gouttelettes d’eau à s’agglomérer et à tomber. Ce n’est plus de la science-fiction : c’est une politique d’État en Chine, aux Émirats arabes unis, et dans une cinquantaine de pays au total.
À retenir
- Des milliers de roquettes tirent chaque année des particules chimiques dans les nuages pour les forcer à pleuvoir
- La Chine emploie 40 000 personnes pour contrôler le climat sur plus de la moitié de son territoire
- L’IA arrive maintenant dans l’équation, promettant de rendre cette technologie plus efficace et plus redoutable
Sommaire
- Quand un avion décide qu’il va pleuvoir
- La Chine, ou l’industrialisation de la pluie
- L’IA entre dans la danse
- Quand les nuages d’un pays volent la pluie du voisin
Quand un avion décide qu’il va pleuvoir
Le principe tient en une phrase : on injecte dans un nuage des particules capables de servir de support à la vapeur d’eau. Ces substances introduites dans les nuages servent de noyaux de condensation, offrant une surface sur laquelle la vapeur d’eau se condense ou gèle, formant des gouttelettes plus lourdes qui finissent par tomber en pluie. Les matériaux utilisés sont l’iodure d’argent, l’iodure de potassium ou la neige carbonique, qui servent de noyaux autour desquels les gouttelettes se forment.
Concrètement, aux Émirats arabes unis, le processus commence bien avant le décollage des avions. L’opération d’ensemencement est un processus complet qui débute par une collecte de données : experts radars, stations au sol et satellites alimentent des prévisions météorologiques quotidiennes, avant qu’une équipe de météorologistes évalue les formations nuageuses propices à l’ensemencement. Une fois les nuages repérés, les avions du Centre National de Météorologie transportant des cristaux de sel mélangés avec du magnésium, du chlorure de sodium et du chlorure de potassium sont envoyés directement dans les nuages.
Le pays a commencé à pratiquer l’ensemencement de nuages dans les années 90, et cette technique est utilisée plus de 1 000 heures par année désormais. Un millier d’heures par an dans un des pays les plus arides du monde, où les Émirats ne reçoivent que 100 mm de précipitations annuelles. Pour comparaison, Paris en reçoit six fois plus sans rien faire.
La Chine, ou l’industrialisation de la pluie
La Chine se distingue comme le principal investisseur dans le domaine, tous les gouvernements provinciaux, à l’exception de Shanghai, ayant mis en place des bureaux de modification du temps. Collectivement, ces bureaux emploient environ 40 000 personnes. C’est l’équivalent de l’ensemble des effectifs de Météo-France… multiplié par dix.
La Chine a investi massivement dans l’ensemencement des nuages depuis plusieurs années. D’après CNN, le pays aurait dépensé plus de 1,34 milliard de dollars dans divers programmes de modification du climat entre 2012 et 2017. Sur cette même période, le pays a déclaré avoir augmenté les précipitations de 316 milliards de tonnes. Un chiffre astronomique, difficile à vérifier, mais qui donne l’échelle des ambitions.
L’usage n’est pas limité à la sécheresse. Les Jeux olympiques de Pékin ont pu se dérouler sans pluie grâce à cette technologie, démonstration devant le monde entier de la capacité chinoise à maîtriser les éléments. Pour les JO de 2008, la Chine a lancé plus d’un millier de roquettes pour asperger de l’iodure d’argent sur le ciel de la ville dans une tentative de dégager les nuages orageux. L’ensemencement des nuages en Chine s’inscrit dans une stratégie plus vaste de l’État visant à projeter une image de puissance technologique et de maîtrise nationale.
Pékin voulait pouvoir faire la pluie et le beau temps sur plus de 5,5 millions de kilomètres carrés, soit plus de la moitié du pays, d’ici à 2025. À cette époque, l’effort ne concernait « que » 3 millions de kilomètres carrés. Une superficie en expansion permanente, et c’est précisément ce qui inquiète les pays voisins.
L’IA entre dans la danse
La prochaine étape n’est plus dans les roquettes ni les sels, mais dans les algorithmes. La dernière nouveauté pour déclencher la pluie : l’intelligence artificielle. Lors du forum international sur l’amélioration des précipitations à Abu Dhabi, cette technologie était sur toutes les lèvres. Un projet est mis en œuvre conjointement par le Centre National de Météorologie des Émirats, l’Université Mohammed bin Zayed d’intelligence artificielle, l’Université de Wuhan et l’Université de Californie San Diego. Son objectif central : développer un système en temps réel, guidé par les données, pour évaluer la capacité des nuages à être ensemencés.
L’idée est de réduire les échecs. Car la faiblesse structurelle de cette technologie reste son imprévisibilité. Mesurer l’impact précis de l’ensemencement demeure l’un de ses grands défis. On ne sait jamais exactement quelle quantité de pluie ou de neige serait tombée sans intervention. Les estimations des chercheurs suggèrent que l’ensemencement peut amplifier les précipitations d’environ 30 à 35 % dans les atmosphères plus sèches, et de 10 à 15 % dans les environnements plus humides. Des chiffres prometteurs sur le papier, mais qui varient fortement selon les conditions locales.
Quand les nuages d’un pays volent la pluie du voisin
Provoquer la pluie chez soi revient parfois à la retirer à son voisin. Provoquer des pluies dans une zone pourrait théoriquement réduire les précipitations en aval, créant ainsi des conflits pour les ressources en eau entre territoires ou pays voisins. En 2018, un général iranien est allé jusqu’à accuser Israël de « voler les nuages » pour empêcher la pluie de tomber en Iran. Anecdote qui pourrait prêter à sourire, mais qui révèle une tension géopolitique réelle autour de la ressource hydrique.
Le plateau tibétain est la source de plusieurs grands fleuves transfrontaliers, et la modification du régime des précipitations par l’ensemencement des nuages est susceptible d’affecter la disponibilité des ressources hydriques pour les pays situés en aval. La question est notamment de savoir dans quelle mesure la modification de la météo pourrait renforcer l’hégémonie hydraulique chinoise, et générer un dilemme de sécurité avec l’Inde.
Un traité international a bien été adopté le 10 décembre 1976, sous l’égide des Nations Unies, afin d’interdire l’utilisation de techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles. Mais rien n’encadre les usages civils à grande échelle. En 2023, l’Union européenne n’avait toujours pas de réglementation sur l’ensemencement des nuages. Un vide juridique qui prend une autre dimension quand des dizaines de milliers de roquettes sont tirées chaque année dans les nuages d’un pays de la taille d’un continent.
L’épilogue à retenir tient peut-être dans le cas de Dubaï en avril 2024 : 254 millimètres de pluie sont tombés en une seule journée, l’équivalent de près de deux ans de précipitations dans ce pays désertique, déclenchant une vague d’accusations envers l’ensemencement des nuages. Les météorologues ont confirmé que ces pluies record ont été causées par une dépression extratropicale naturelle. Mais le réflexe d’accuser la technologie avant la météo dit quelque chose d’essentiel : pour la première fois dans l’histoire, la suspicion que l’homme a fabriqué la pluie est devenue une hypothèse crédible aux yeux du grand public.
Sources : france24.com | tameteo.com


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