Quatre-vingts mètres de haut, quatre tours de verre dressées en équerre au bord de la Seine, dans le 13e arrondissement de Paris. Depuis leur ouverture au public en 1996, elles abritent des millions de livres. Mais derrière leurs façades transparentes se cache un secret d’architecte contrarié : des milliers de volets en bois, ajoutés pour empêcher la lumière du jour d’abîmer le papier que ces tours étaient censées, justement, mettre en valeur.
À retenir
- Quatre géantes tours de verre de 80 mètres ont été construites pour exposer les livres à la lumière
- La lumière ultraviolette détruit le papier : il a fallu installer 20 000 volets en bois pour tout occulter
- Un dépassement budgétaire discret : 7,9 milliards de francs au lieu de 7,2 milliards prévus initialement
Sommaire
- Quatre géants de verre pour loger des kilomètres de livres
- Le piège de la lumière : quand le verre menace le papier
- Sept mille deux cents millions de francs annoncés, presque huit mille au final
- Des corrections en cascade, jusqu’aux accès du bâtiment
Quatre géants de verre pour loger des kilomètres de livres
Le site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France ne ressemble à aucun autre bâtiment public parisien. Quatre tours en forme de livres ouverts, de 80 m de haut, abritent sept étages de bureaux et 11 étages de magasins. Un vertige architectural voulu par Dominique Perrault, lauréat du concours international en 1989 alors qu’il n’avait que 36 ans.
Sous ces tours, un socle immense fait office de réserve principale. 57 000 m2 de magasins totalisent 400 km linéaires de rayonnages, de quoi ranger bout à bout l’équivalent de la distance entre Paris et Rennes. La capacité totale du bâtiment atteint 18 millions de documents, et chaque année, 80 000 ouvrages y entrent via le dépôt légal. Les quatre tours portent des noms qui résonnent comme un programme intellectuel : tour des Temps, tour des Lois, tour des Nombres, tour des Lettres, disposées en équerre, elles évoquent des livres ouverts sur la connaissance, les quatre piliers du savoir.
Le piège de la lumière : quand le verre menace le papier
Le problème saute aux yeux dès la conception, mais personne ne veut y renoncer : des tours entièrement vitrées, exposées plein soleil au-dessus de la Seine, sont une hérésie pour la conservation du papier. La lumière ultraviolette et la chaleur accélèrent le jaunissement, la fragilisation des fibres, l’assèchement des reliures. Stocker des millions de documents patrimoniaux derrière du verre revenait, sur le papier justement, à programmer leur dégradation.
La parade tient en plusieurs couches, empilées comme un mille-feuille technique. D’abord, une double peau de verre : les enveloppes de verre clair, interne et externe, accueillent une couche d’air, sur 9 centimètres d’épaisseur, destinée à éviter condensation et buée. Puis vient le vrai rempart anti-lumière : un espace vide de 90 centimètres qui permet à l’air rafraîchi de limiter la température ; ce dispositif se complète par des volets fixes en aluminium et placage en bois d’okoumé. Derrière ce blindage discret, des volets fixes en aluminium recouverts d’un placage de bois d’okumé et doublés d’une paroi de plâtre isolent les rayons de livre de la lumière.
Le résultat, à l’échelle du bâtiment, donne le tournis : chaque tour est équipée de 5 000 volets de bois. Vingt mille volets en tout, soit un habillage intérieur presque aussi massif que la charpente elle-même. Le bois d’okoumé, essence tropicale légère et stable, a été choisi pour sa capacité à ne pas se déformer avec les variations d’humidité, contrairement à d’autres essences plus communes. Un choix technique, pas esthétique, même si le résultat évoque un lambris chaleureux contrastant avec le froid du verre extérieur.
Sept mille deux cents millions de francs annoncés, presque huit mille au final
Le chantier de la BnF a longtemps fait figure de symbole des grands travaux mitterrandiens, avec son lot de polémiques budgétaires. Les chiffres officiels, transmis à l’Assemblée nationale, permettent de trancher le débat entre légende noire et réalité comptable. Au total, la dépense s’élève à 7 963 millions de francs en francs courants. L’enveloppe initiale de 7 200 millions de francs (en francs 1989) a été légèrement dépassée puisque le montant total et définitif des crédits ouverts en francs 1989 s’élève à 7 334 millions de francs.
Un dépassement contenu, donc, à l’échelle de la construction. Mais l’addition ne s’arrête pas aux murs. Le coût de fonctionnement de la Bibliothèque nationale de France en régime de croisière a été évalué à 1 019 millions de francs par l’inspection générale des finances en janvier 1996. Un rapport parlementaire ultérieur pointera d’ailleurs que les aberrations qui ont entouré cette construction constituaient une contre-performance, avec un coût de fonctionnement représentant pour l’État les trois cinquièmes du budget consacré à l’ensemble des bibliothèques universitaires françaises. Le Sénat notera aussi une nuance comptable importante : si le coût prévisionnel de l’opération a été en apparence respecté, le coût final dépasse sensiblement l’enveloppe, dans la mesure où une partie des dépenses ont été reportées sur d’autres lignes budgétaires, comme le transfert des collections ou la construction d’ateliers de restauration à Marne-la-Vallée.
Des corrections en cascade, jusqu’aux accès du bâtiment
Les volets de bois n’ont pas été la seule rustine posée sur le projet initial. D’autres ajustements, moins spectaculaires mais tout aussi révélateurs, ont suivi l’ouverture. Près de deux décennies plus tard, la bibliothèque a dû repenser entièrement ses accès : l’accès a été créé au centre du bâtiment, en bordure de l’atrium central, avec deux gigantesques tapis roulants inclinés à l’est pour l’entrée, et à l’ouest pour la sortie, un dispositif jugé moins pratique, moins visible, moins élégant que l’entrée d’origine, mais devenu nécessaire pour absorber le flux de visiteurs.
Même la forêt intérieure, plantée au cœur de l’esplanade pour adoucir le minéral, a connu ses avaries. Les pins d’origine, qui poussent dans 5 mètres de terre, ont développé un système racinaire horizontal et leurs longs troncs nécessitent d’être haubanés ; ceux qui ont chuté lors de la tempête de 1999 ont été remplacés. Un rapport sénatorial de l’an 2000, chargé de dresser le bilan du chantier, ira jusqu’à ouvrir son propos par une question qui résume l’ampleur du malaise architectural : « Faut-il détruire les quatre tours de Tolbiac ? » Trente ans après, les tours sont toujours là, avec leurs volets de bois invisibles depuis la Seine. La lumière que Perrault voulait offrir aux livres, il aura fallu, pour les sauver, la leur retirer presque entièrement.
Sources : senat.fr | cahiers-techniques-batiment.fr | assemblee-nationale.fr


8 hour_ago
106



























.jpg)






French (CA)