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Nick Suzuki et le fantôme du prince de Galles

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Le vainqueur de la série opposant le Canadien de Montréal aux Hurricanes de la Caroline remportera le trophée Prince-de-Galles, remis au champion de la finale de l’Est. En attendant le résultat de ce duel, Le Devoir est remonté aux sources de cette coupe mal-aimée héritée d’un prince controversé.

Le trophée Prince-de-Galles fait une apparition furtive tous les printemps. Après avoir serré la main des vaincus, le capitaine des champions de l’Est se dirige nonchalamment vers la coupe posée sur une table circulaire. Il doit alors décider s’il touchera ou non le bol étincelant encadré par quatre bâtons de hockey métalliques. Les plus superstitieux évitent tout contact avec la pièce d’orfèvrerie afin de ne pas nuire aux chances de leur équipe de remporter la Coupe Stanley.

« C’est un peu ridicule », lance l’ancien journaliste sportif Léandre Normand, avant de reconnaître qu’il est lui-même superstitieux. L’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur le Canadien souligne le paradoxe de l’indifférence des joueurs qui a pour effet d’attirer momentanément l’attention sur le trophée offert en guise de hors-d’œuvre. « Son histoire est aujourd’hui surtout rattachée à cette superstition », dit-il.

Le refus d’entrer en contact avec le trophée Prince-de-Galles et son équivalent de la finale de l’Ouest, le Clarence-Campbell, est une coutume récente, comme bien des traditions. On la doit au capitaine des Flyers de Philadelphie, Eric Lindros, qui n’a pas voulu soulever le Prince-de-Galles lors de la finale de l’Est de 1997. Ce dernier a carrément évité de le croiser du regard pour marquer sa détermination. Mal lui en prit.

Cette superstition ne s’implante durablement qu’au retour du lockout de 2005. Elle est battue en brèche dès 2009 par Sidney Crosby, qui empoigne le Prince-de-Galles devant ses coéquipiers inquiets. Le capitaine des Penguins de Pittsburgh prend ainsi le contre-pied de la superstition qu’il avait respectée en vain un an plus tôt.

Depuis 1997, les équipes ayant refusé de toucher à leur trophée de conférence ont eu un taux de succès de 45 % en finale de la coupe Stanley. L’avènement des statistiques avancées n’a visiblement pas eu d’effet sur cette superstition.

Déchéance

Le trophée Prince-de-Galles évoque le souvenir d’Édouard VIII qui l’a offert à la LNH en 1925, à l’époque où il était l’héritier de la couronne britannique. Monté sur le trône en 1936, ce monarque éphémère abdique 326 jours plus tard pour épouser Wallis Simpson, une Américaine divorcée.

« Le fait qu’elle soit Américaine, ça aurait pu passer, mais qu’elle soit divorcée, c’était un problème fondamental », rappelle le professeur d’histoire de l’Université d’Ottawa Damien-Claude Bélanger. Le spécialiste souligne le rôle décisif joué par les dominions issus de l’Empire britannique, comme le Canada, dans l’abdication d’Édouard VIII. « Le premier ministre Mackenzie King croyait que l’opinion publique québécoise n’accepterait pas une reine ou une “queen consort” divorcée. »

Édouard VIII laisse le trône à son frère, George VI, le père de la future Élisabeth II. Il n’est pas au bout de ses peines. En 1937, le monarque déchu effectue une tournée en Allemagne nazie, où il multiplie les saluts hitlériens ! Traumatisé par la Première Guerre mondiale, le quadragénaire cherche alors un terrain d’entente avec l’Allemagne.

« Il représente un courant d’opinion qui n’est pas marginal à la fin des années 1930 », note Damien-Claude Bélanger. « Mackenzie King a aussi visité Hitler avec l’intention d’empêcher une Deuxième Guerre mondiale. L’ancien Édouard VIII fait à peu près la même chose, mais il était peut-être un peu plus sympathique que la moyenne par rapport au nazisme. »

Nommé gouverneur des Bahamas en 1940, le mouton noir de la famille Windsor y demeure jusqu’en 1945. « On a peur que les nazis le kidnappent pour le restaurer sur le trône après avoir envahi la Grande-Bretagne », explique Damien-Claude Bélanger. Édouard termine ses jours à Paris, où il décède en 1972 à l’âge de 77 ans.

Vocation

Le trophée légué à la LNH par Édouard VIII a coûté 2500 $ à son commanditaire il y a 100 ans. « Esthétiquement parlant, il est beaucoup plus élégant que la coupe Stanley, qui ressemble à un tuyau de poêle avec un bol au-dessus », observe Léandre Normand. La renommée de ce cadeau princier a été plombée par ses nombreux changements de vocation.

Le Prince-de-Galles est d’abord attribué au gagnant du match inaugural tenu le 15 décembre 1925 au Madison Square Garden de New York entre le Canadien et les Americans. Le Tricolore de Howie Morenz l’emporte ce soir-là par la marque de 3 à 1. L’année suivante, le trophée est remis au champion de la LNH, qui doit ensuite affronter son homologue d’une ligue de l’Ouest pour remporter la Coupe Stanley.

À compter de 1928, le Prince-de-Galles est donné au meneur de la division regroupant les équipes américaines de la LNH. Entre 1939 et 1967, il récompense plutôt le champion de la saison régulière, un rôle aujourd’hui dévolu au Trophée des présidents. Sa vocation se stabilise enfin en 1982, lorsqu’il échoit au finaliste de l’Est.

Nick Suzuki osera-t-il toucher le Prince-de-Galles si le Canadien l’emporte contre les Hurricanes ? En 2021, son prédécesseur, Shea Weber, s’était rangé dans le camp des superstitieux. Le trophée qui lui a été présenté était toutefois le Clarence Campbell, le Tricolore ayant disputé les séries dans la conférence de l’Ouest en raison du bouleversement des divisions découlant de la pandémie de COVID-19.

La dernière conquête du Prince-de-Galles par le Canadien remonte à 1993. Cette année-là, le capitaine Guy Carbonneau soulève bien haut le trophée, comme il était coutume de le faire à l’époque. Ses coéquipiers l’imitent ensuite en défilant joyeusement sur le pourtour de la glace du Forum. « Je vais laisser mes gars savourer ce triomphe pendant 48 heures », avait déclaré leur entraîneur, Jacques Demers. « Le trophée Prince-de-Galles est très beau, mais je veux quelque chose de plus reluisant. »

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