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Ce mouvement se distingue-t-il de ceux de Mai 68, de 1986 contre la loi Devaquet ou de 2006 contre le CPE ?
Ajoutons 1973, 1978, 1990 ou 1998 ! Rien d'inédit, donc, mais chaque mobilisation a son contexte. Il faut distinguer celles où les lycéens sont aux avant-postes, comme aujourd'hui, de celles où ils rejoignent une contestation d'abord étudiante, comme en 1968 et 1986. Par ailleurs, ce mouvement, comme ceux de 1990 et 1998, ne s'oppose pas à une réforme précise. Il exprime un malaise général et réclame des mesures positives concrètes. La canicule, pendant le bac, a peut-être fait déborder le vase.
Les lycéens portent-ils les mêmes revendications que leurs aînés ?
Oui, on retrouve le même malaise et les mêmes préoccupations matérielles, mais avec les outils de chaque époque. En 1968, les jeunes suivaient les événements grâce au transistor. En 1986, Libération mettait son Minitel à leur disposition. Aujourd'hui, les vidéos des manifestations circulent sur Snapchat. Depuis l'arrivée du chômage de masse, dans les années 1970, les jeunes entendent que leurs diplômes perdent de leur valeur. Ils se sentent aussi déconsidérés parce qu'ils sont jeunes. On parlait autrefois de "racisme anti-jeunes".
Pourquoi une majorité de Français soutient les blocages des lycées : "C'est la hantise du gouvernement"Édouard Geffray évoque un "éveil de la conscience politique de la jeunesse". Partagez-vous cette analyse ?
La dépolitisation des jeunes est un mythe. Ils ont d'autres manières de s'engager, mais veulent peser sur la vie collective. Dans les cortèges fleurissent des dessins, des caricatures, des affiches créées avec l'intelligence artificielle, souvent humoristiques, parfois provocatrices. Ils inventent de nouvelles formes de mobilisation. C'est un véritable apprentissage de la citoyenneté. Plus qu'un éveil de la conscience politique, j'y vois l'affirmation d'une jeunesse qui veut se faire entendre. C'est porteur d'espoir.
Octobre 2026 peut-il devenir un événement fondateur pour cette génération réputée individualiste ?
Je ne suis pas sûr qu'elle soit aussi individualiste qu'on le prétend, même si avec les réseaux sociaux chacun peut se mettre en scène, jusqu'à l'absurde ! Dans le mouvement, les jeunes vont se révéler, y compris à eux-mêmes. Le timide de la classe peut devenir un leader. Tous découvrent qu'ils peuvent être utiles, agir ensemble, s'organiser, discuter avec un professeur, un proviseur, voire un ministre. L'inaccessible devient possible. Cela peut les marquer et les souder.
Le regard des Français et des responsables politiques sur ces mobilisations a-t-il changé ?
Les jeunes de Mai 68 sont devenus parents, voire grands-parents. Les relations entre générations sont marquées par davantage de proximité et de solidarité, y compris matérielle. Les politiques entretiennent pourtant l'idée de "boomers" sacrifiant la jeunesse. Je relève une contradiction : certains accusent les jeunes d'être manipulés, tout en jugeant leurs revendications confuses. Si une organisation politique orchestrait le mouvement, les discours et le mouvement seraient sans doute bien plus structurés !
Retour sur les enjeux et conséquences de Mai 68, une époque au franc-parler hors normeCertains dénoncent une répression policière particulièrement intense. Est-elle inédite ?
Le nombre d'interpellations et de gardes à vue de jeunes, souvent mineurs, est assez inédit. Et j'observe que le ministre de l'Intérieur a précédé celui de l'Éducation. Emmanuel Macron et son gouvernement ne comprennent pas la logique les mouvements sociaux : on l'avait déjà vu avec les Gilets jaunes et la réforme des retraites. Cette réponse traduit à la fois une ligne assumée et l'inexpérience du pouvoir en la matière. Jacques Chirac et Édouard Balladur avaient, eux, connu Mai 68, ce qui les avait marqués. Il y a aussi la montée de l'extrême droite, qui dénonce le laxisme prétendu des autorités, qui, elles, courent après ses idées pour capter ses voix.
Ce mouvement fait-il écho aux mobilisations de la génération Z ailleurs dans le monde ?
Absolument. Les mouvements de jeunesse sont étroitement connectés grâce aux réseaux sociaux, qui accélèrent la circulation des idées et des modes d'action. Voyez les "cafards" en Inde ou les mobilisations étudiantes en Ukraine. Les jeunes s'inspirent mutuellement. Ce n'est pas nouveau : en 1968, les sit-in venaient des États-Unis, les chaînes humaines des manifestations berlinoises contre la guerre du Vietnam, et l'occupation des universités avait été expérimentée en Italie l'année précédente.
L'étonnant succès du parti des cafards : "Pour nous rejoindre, il faut être chômeur, paresseux et râleur"Que restera-t-il de cette mobilisation dans dix ou vingt ans ?
Comme toute première fois, elle laissera des traces. Peut-être le goût de l'engagement. Mais il est trop tôt pour savoir si elle marquera une génération. Tout dépendra de sa durée, de son ampleur – Mai 68 avait débouché sur une grève générale –, de son impact politique et des résultats obtenus. Le mouvement contre le CPE, en 2006, a marqué les esprits parce qu'il s'est soldé par une victoire, avec le retrait de la réforme. L'issue actuelle reste incertaine : elle dépendra de la convergence des luttes et des décisions du pouvoir. Si Sébastien Lecornu mettait 5 ou 6 milliards d'euros sur la table, tout pourrait s'arrêter… mais peut-être est-il trop tard ?
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