Comment une planète qui frôle presque notre orbite peut-elle être plus difficile à rejoindre que Jupiter, situé à des centaines de millions de kilomètres de plus ? La question a de quoi surprendre. Mercure, notre voisine cosmique après Vénus, devrait logiquement figurer parmi les destinations les plus accessibles du Système solaire. Et pourtant, la sonde BepiColombo, fruit d’une collaboration entre l’Agence spatiale européenne et son homologue japonaise, la JAXA, aura mis un temps considérable pour parvenir à ses fins. Lancée à l’automne 2018, elle ne doit se glisser en orbite autour de la petite planète qu’à la toute fin de l’année 2026. Un périple digne d’un marathon, ralenti par des ennuis techniques bien terrestres. Plongeons dans les coulisses de ce défi orbital vertigineux.
Le paradoxe de la planète voisine que l’on n’arrive pas à rejoindre
Intuitivement, on imagine qu’une planète proche de la Terre est facile à atteindre. Il suffirait de viser et de foncer. Mais dans l’espace, la distance n’est jamais le seul obstacle. Mercure est la planète la plus proche du Soleil, et c’est précisément là que réside toute la difficulté. Plus un objet s’approche de notre étoile, plus il tombe dans un puits gravitationnel gigantesque qui l’aspire et l’accélère sans relâche.
Résultat : un engin qui se dirige vers Mercure ne fait pas que voyager, il prend une vitesse folle. Le vrai casse-tête n’est donc pas d’aller vite, mais de savoir ralentir. C’est ce paradoxe qui transforme une destination apparemment banale en l’un des trajets les plus exigeants jamais tentés dans notre voisinage cosmique.
Freiner à toute vitesse : le piège gravitationnel du Soleil
Imaginez une bille qu’on lâche dans un entonnoir : plus elle descend vers le centre, plus elle roule vite. C’est exactement ce qui arrive à une sonde qui plonge vers le Soleil. Sans un contrôle d’une précision extrême, l’engin risquerait tout bonnement de tomber dans notre étoile. Pour éviter cette issue fatale, les ingénieurs ont recours à une chorégraphie céleste d’une élégance remarquable : les manœuvres d’assistance gravitationnelle.
Le principe consiste à utiliser la gravité des planètes pour ajuster progressivement la trajectoire et l’énergie de la sonde. BepiColombo a ainsi enchaîné pas moins de neuf survols : un de la Terre en avril 2020, deux de Vénus (en octobre 2020 puis août 2021), et six de Mercure elle-même, échelonnés entre octobre 2021 et janvier 2025. Chacune de ces danses gravitationnelles a permis à la sonde de se rapprocher un peu plus de sa cible, sans jamais céder à l’attraction dévorante du Soleil.
BepiColombo, un marathon de sept ans contrarié par ses moteurs
Ce voyage au long cours n’aura pas été un fleuve tranquille. Initialement, l’insertion en orbite était espérée pour la fin de l’année 2025. Mais en septembre 2024, avant le quatrième survol de Mercure, les équipes ont détecté des problèmes de propulseurs. Une anomalie liée à l’alimentation limitait les niveaux de poussée du système de propulsion électrique solaire de la sonde. Conséquence directe : l’arrivée a dû être repoussée à novembre 2026.
La dernière ligne droite s’est enclenchée récemment. En juin, BepiColombo a éteint sa propulsion électrique solaire pour la toute dernière fois, préparant la phase d’arrivée qui débute en septembre. La sonde sera alors « faiblement capturée » par la gravité de Mercure, une méthode subtile baptisée capture par frontière de stabilité faible. Le composite dérivera doucement dans la sphère d’influence de la planète, ne nécessitant qu’une petite manœuvre pour se placer sur une orbite initiale d’environ 590 sur 178 000 kilomètres. Ensuite, les deux orbiteurs qui composent la mission se sépareront pour ajuster leurs trajectoires respectives grâce à leurs propulseurs chimiques.
Ce que Mercure s’apprête enfin à nous dévoiler
Toute cette patience va enfin porter ses fruits. BepiColombo n’est pas une simple sonde, mais un tandem d’explorateurs. Le Mercury Planetary Orbiter (MPO), construit par l’ESA, embarque onze instruments dédiés à l’étude de la surface et de la structure interne de la planète. De son côté, le Mercury Magnetospheric Orbiter (Mio), signé JAXA, porte cinq instruments consacrés au champ magnétique, à la magnétosphère et à l’exosphère de ce monde encore largement mystérieux.
Les promesses scientifiques sont vertigineuses. L’un des instruments doit notamment livrer les premières images en rayons X de la surface d’un autre corps planétaire, une prouesse inédite. De quoi percer les secrets d’une planète brûlée par le Soleil mais glaciale dans ses zones d’ombre.
En définitive, l’aventure de BepiColombo illustre une vérité contre-intuitive : dans l’espace, ce qui semble proche peut se révéler terriblement compliqué à atteindre. Entre le piège gravitationnel du Soleil, la nécessité de freiner en permanence et les aléas techniques d’un voyage de plusieurs années, rejoindre Mercure aura été une véritable odyssée. Reste désormais une question fascinante : que nous racontera cette planète oubliée sur les origines mêmes de notre Système solaire ?


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