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Maxence Carsana : «Demain, nous aurons toujours plus de personnes âgées et toujours moins de papis et mamies»

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Par Maxence Carsana

Le 10 juin 2026 à 17h30

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«Un enfant représente des contraintes que tout le monde n’est pas prêt à assumer».

«Un enfant représente des contraintes que tout le monde n’est pas prêt à assumer». Iryna / ADOBE STOCK

FIGAROVOX/TRIBUNE - Selon une récente projection de l’Insee, la population va diminuer sans augmentation du taux de natalité d’ici 2037. La population sera toujours plus âgée et beaucoup n’auront plus de descendants, analyse le psychologue.

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Maxence Carsana est psychologue clinicien.


La natalité chute et le procès des générations précédentes prend de l’ampleur. La liste des reproches est déjà bien conséquente et reflète une bonne partie de la vision de la jeunesse vis-à-vis de ses aînés. Ces derniers seraient à l’origine de l’explosion des divorces. Ils sont aussi simultanément tenus pour responsables du laxisme et de l’autoritarisme avec lesquels ils auraient éduqué les générations suivantes. Mais ce n’est pas tout. Ils sont également trop éloignés des préoccupations écologiques et ne s’investissent pas dans l’éducation des petits-enfants. La liste paraît s’allonger chaque jour. La crispation autour de la réforme des retraites est un révélateur de tensions générationnelles plus larges et plus anciennes. Comme si le monde avait évolué par petits pas et que nous ne réalisions que maintenant l’ampleur de l’écart qui s’est creusé. L’incompréhension générationnelle dépasse largement la question économique. Ce n’est pas à moi de distribuer les points. Pour l’expérience de pensée, j’aimerais cependant passer de l’autre côté de la barrière.

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Selon les récentes projections de l’Insee, la population française va diminuer d’ici 2037 si le taux de natalité n’augmente pas. À cette occasion, le 20h de France 2 a donné la parole à des couples qui trouvent leur bonheur sans enfant. Parmi eux, Louis et Julie dont le témoignage a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Les raisons du jeune couple se comprennent très bien : un enfant représente des contraintes que tous ne sont pas prêts à assumer. S’ajoute à cela un avenir incertain et foncièrement inquiétant. De nombreux jeunes partagent cette même vision et elle n’est pas près de bouger.

Or, les décisions individuelles ont une portée collective. Personne ne doit évidemment faire des enfants par devoir. C’est un choix qui ne se justifie pas, mais ses conséquences sur la culture de demain méritent d’être considérées. En voici une : la chute du nombre d’enfants implique la chute du nombre de petits-enfants. Le vécu de ceux qui s’attendaient à devenir grands-parents n’est jamais évoqué. Qu’est-ce que ça fait que de voir se dérober sous nos pieds un avenir qui semblait pourtant évident ? Qu’est-ce que cela fait dans la construction de son identité que de vieillir dans un monde qui ne souhaite plus se prolonger ? Là où certains voudraient mettre de la morale, c’est surtout l’ombre de l’évolution des modes de vie qui se dessine en creux. La continuité familiale qu’ils envisageaient subit l’assaut de plusieurs fragmentations.

Le récit familial perd en cohérence au fur et à mesure que s’ajoutent et partent les conjoints de passage avec qui peut-être un petit-enfant se sera ajouté presque par accident à l’arbre généalogique.

Maxence Carsana

Premièrement, une fragmentation géographique qui affaiblit la relation de dépendance et de solidarité. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, nous aimons les autres non pas dans la mesure de ce qu’ils nous apportent mais dans la mesure de ce qu’ils nous coûtent. Ce sont les solidarités de la vie de tous les jours qui tissent des liens là où les affinités libres sont toujours plus fragiles. Les pompiers savent bien qu’une mission peut rendre familiers d’autres hommes qui ne seraient jamais devenus des amis si seul le hasard des discussions et des affinités de départ avait eu son mot à dire. La famille, c’est aussi ça. Et l’évolution des modes de vie vient perturber cette dépendance concrète. L’attrait des grandes villes est irrésistible. Les jeunes partent faire des études et ne reviennent généralement pas. Les enfants prendront certainement le virement bancaire ponctuel pour les aider mais n’écouteront pas les conseils qui vont avec. Ils ont autre chose à faire maintenant. Ils ne sont pas véritablement indépendants mais, à les écouter, sont certainement plus éclairés. Alors, on les aide sans aborder les sujets qui fâchent. On attend en silence que la vie avance toute seule sans trop comprendre pourquoi elle ne le fait pas.

La seconde fragmentation est mémorielle. Les souvenirs sont de moins en moins incarnés dans la continuité des albums photos. Les clichés s’accumulent désormais sur des téléphones ou des disques durs et ne seront jamais imprimés. Plutôt que de les prendre ensemble, on s’envoie les photos prises chacun de son côté sur un groupe de discussion familial. C’est que l’on ne rentre plus que pour les fêtes où des modes de vie très éloignés les uns des autres tentent de se tenir compagnie autour d’une table pendant au moins quelques heures. Le récit familial perd en cohérence au fur et à mesure que s’ajoutent et partent les conjoints de passage avec qui peut-être un petit-enfant se sera ajouté presque par accident à l’arbre généalogique. Tous les anniversaires, toutes les réunions de famille, tous les petits signes discrets de la vieillesse qui s’installe et du temps qui passe seront teintés de cette réalisation qu’il n’y aura jamais la suite que l’on imaginait. Peut-être que ce chat que l’on aime beaucoup sera le seul descendant en ligne directe.

Nous ne savons plus que vider puisqu’il n’y a progressivement plus aucune raison de remplir. Chaque génération devient progressivement une monade vivant dans un univers sur mesure composé de prestations étatiques et de contenu personnalisé sur les réseaux sociaux

Maxence Carsana

La troisième fragmentation est culturelle. Avant, les parents éduquaient conjointement leurs enfants avec l’école. Aujourd’hui, les deux sont dépassés en influence par les contenus diffusés sur Instagram. Les influenceurs participent autant si ce n’est plus à forger l’univers mental et les valeurs de leurs enfants. Plus le temps passe, plus leur poids est important tandis que s’éloignent les premières marques laissées par l’enfance. Les parents se retrouvent face à un individu adulte qui parle un langage qu’ils ne comprennent plus. Transmettre des valeurs devient impossible dans un monde hyperconnecté. Les jeunes questionnent très justement certains aspects problématiques de leur héritage mais peut-être que le bilan manque de finesse. Peut-être jetteraient-ils aussi un peu le bébé avec l’eau du bain s’il y avait au moins un bébé à jeter. Les berceaux sont vides et les baignoires aussi. Nous ne savons plus que vider puisqu’il n’y a progressivement plus aucune raison de remplir. Chaque génération devient progressivement une monade vivant dans un univers sur mesure composé de prestations étatiques et de contenu personnalisé sur les réseaux sociaux. L’évolution des valeurs et des tabous des plus jeunes entraînent une évolution de celles des plus vieux. Comme le salaire, avoir des enfants et des petits-enfants deviendra un tabou français. Il faudra cacher son bonheur face à ceux qui ont choisi librement leur situation et assurent à la société qu’ils sont parfaitement heureux. Les sensibilités épanouies demanderont de plus en plus de précaution de langage en leur présence.

À lire aussi Eugénie Bastié : «La chute de la natalité est avant tout une chute du couple»

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Certes, il n’y a pas de raison d’avoir des enfants. Jusqu’à présent, l’arbre ne se posait pas la question de porter ou non du fruit. Désormais, c’est une vocation comme une autre. Certains n’en ressentiront jamais l’appel et il n’y a rien à leur reprocher. Mais leur multiplication engendre des conséquences discrètes mais non moins douloureuses pour ceux qui les entourent. Si certains vivent bien les choix de leurs enfants, d’autres se résignent en silence. Nous aurons toujours plus de personnes âgées et toujours moins de papis et de mamies. Faire famille prendra un autre sens. Notre société devient une formidable machine à broyer les souvenirs et pour l’instant, c’est une partie grandissante de nos aînés qui en souffre le plus.

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