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Pendant sa course à la chefferie caquiste, Christine Fréchette, première ministre du Québec, s’était engagée à maintenir des sorties scolaires en milieu culturel. Or, les nouvelles règles proposées par sa ministre de l’Éducation, Sonia LeBel, permettront aux écoles de financer le sport et les activités parascolaires avec des sommes autrefois exclusivement consacrées aux sorties culturelles et aux visites d’artistes en classe.
« Avec cette refonte, le ministère de l’Éducation vient sabrer ce qui était jusqu’ici la plus grande mesure de démocratisation des arts et de la culture jamais mise en place par un gouvernement québécois », déplore le codirecteur général de Théâtres Unis Enfance Jeunesse, Alain Beauchesne.
Afin de donner de la souplesse aux gestionnaires des centres de services scolaires, les 37,6 millions de dollars auparavant réservés aux sorties culturelles et les 3,1 millions destinés au programme La culture à l’école se fondront désormais dans une enveloppe extralarge de 288,1 millions de dollars.
Cette enveloppe dotera 10 mesures auparavant gérées séparément, révélait récemment Le Devoir.
Selon le projet de règlement, cette macromesure, nommée « Projets pédagogiques particuliers, activités sportives, culturelles et sociales », doit permettre « d’intégrer plus d’activités physiques au quotidien, d’offrir des activités parascolaires variées, d’augmenter l’accessibilité à des programmes et à des projets pédagogiques particuliers, de développer les collections des bibliothèques scolaires et d’intégrer la culture dans les apprentissages ». Elle doit aussi « soutenir la réalisation de projets culturels, scientifiques et artistiques, l’organisation de sorties éducatives (ex. : en plein air), ainsi que la mise en place de comités culturels ».
« Ils n’ont même pas nommé les sorties culturelles scolaires dans la définition de la mesure ! » s’exclame Jean-Philippe Joubert, directeur général de La Caserne. Cette scène jeune public de Québec accueille de 20 000 à 22 000 élèves en sorties scolaires par an.
Les centres de services scolaires pourront eux-mêmes choisir les sommes qu’ils octroieront aux différentes mesures — soutien particulier, acquisition d’œuvres littéraires, mesure À l’école on bouge, activités parascolaires, sorties scolaires culturelles, programme La culture à l’école, etc.
La première ministre Fréchette s’est engagée « à maintenir des sorties scolaires en milieu culturel et les budgets du programme La culture à l’école », a répété son cabinet. Comment entend-elle tenir sa promesse ? « Les budgets sont disponibles, et les objectifs d’exposition à la culture et à la lecture, notamment, demeurent », répond Maxime Roy, directeur des relations médias au cabinet de Mme Fréchette.
Le cabinet de la ministre Sonia LeBel renchérit : la culture québécoise demeurera un moteur pour favoriser la réussite des élèves. « Il n’est aucunement question d’opposer les sommes consacrées à l’achat de livres, aux sorties culturelles ou encore aux activités sportives : les budgets sont maintenus et entièrement disponibles », précise-t-il. « Les centres de services scolaires auront toujours des objectifs à atteindre, que ce soit en culture, en activités sportives ou en lecture. »
Le test de la réalité
Mais la ministre de l’Éducation se leurre si elle croit que, sur le terrain, les ballons ne s’opposent pas à la culture, notent des intervenants. Josée Beaudoin, enseignante au secondaire et présidente du CA de l’Association québécoise de professeurs de français, estime que les garde-fous de l’ancienne mesure n’étaient déjà même pas suffisants. « Sans mesure spécifique, c’est trop facile de faire passer de l’argent d’une chose à l’autre », dit-elle.
La directrice générale de l’association de diffuseurs de spectacles RIDEAU, Julie-Anne Richard, partage cette crainte : « Là, les écoles vont pouvoir organiser des galas Méritas avec l’argent des sorties culturelles. »
Mme Beaudoin rappelle que l’organisation des sorties culturelles est une solide tâche supplémentaire pour les enseignants : étudier les programmations, acheter les billets, puis organiser les horaires et le transport en autobus n’est pas une mince affaire. La simplicité d’une autre activité risque donc de l’emporter.
« Il n’y avait déjà pas de redditions de comptes pour les sorties scolaires. J’en ai vu passer, des sorties aux quilles signées par des directions d’école et financées par l’argent des sorties culturelles ! » dévoile l’enseignante. « Il suffit de cocher la case disant que tu as choisi ton lieu de sortie dans le Répertoire culture-éducation », un élément que personne ne vérifie ensuite.
Une formule qui fonctionnait
En régions éloignées et dans les milieux moins favorisés, les sorties scolaires culturelles sont souvent la seule occasion pour plusieurs élèves d’entrer en contact direct avec les arts, indique de son côté Alain Beauchesne. « Les enveloppes protégées garantissaient un accès équitable à des expériences culturelles », estime le codirecteur général de Théâtres Unis Enfance Jeunesse.
D’ailleurs, selon les milieux des arts — et le ministre de la Culture, Mathieu Lacombe — , la mesure budgétaire consacrée aux sorties scolaires culturelles fonctionnait.
En novembre dernier, ce dernier s’était publiquement réjoui de la hausse de fréquentation des élèves aux spectacles, puisque la mesure avait été utilisée à un niveau record de 95 % en 2023-2024. « Reconnecter nos jeunes à notre culture, ça doit être une responsabilité de tout le gouvernement », disait-il lors d’une annonce publique. « Les chiffres sont clairs à ce sujet : les jeunes s’en éloignent. »
La dernière enquête de l’Institut de la statistique du Québec sur la fréquentation des lieux culturels par les jeunes de 15 à 29 ans démontrait qu’ils formaient le groupe d’âge le moins susceptible d’avoir assisté à un ou des spectacles « surtout en français » en 2024.
Et malgré le succès de la mesure existante, certaines directions et certains enseignants ne participent pas encore aux sorties, note Jean-Philippe Joubert. Le directeur général de La Caserne croit donc qu’il sera plus difficile encore de les convaincre sans l’existence d’une enveloppe budgétaire réservée.
L’argent des autres
Les réactions avaient été vives en début d’année, quand le ministère de l’Éducation avait envisagé des coupes allant jusqu’à 60 % des sorties culturelles scolaires et du programme La culture à l’école pour 2026-2027. Une pétition réclamant le maintien et le financement de ces mesures avait alors recueilli près de 27 000 signatures.
Dans le milieu des arts, certains ont confié au Devoir être fatigués de devoir lutter pour maintenir le rôle de la culture à l’école. D’autant que les 30 premiers millions de dollars qui ont servi à garantir le financement des sorties scolaires culturelles, en 2020-2021, provenaient du ministère de la Culture ; la somme n’a été intégrée aux crédits du ministère de l’Éducation que l’année suivante.
« C’est un peu comme voir son ex partir avec l’argent du compte conjoint », souligne un observateur proche du dossier, qui a demandé l’anonymat au Devoir par crainte de représailles professionnelles.


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