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Entre Tessin, Piémont et Lombardie, le lac Majeur a depuis été longtemps un lieu marquant pour quelques grands musiciens. Bien avant que Mort Shuman y fasse tomber la neige (assez rare, il faut le dire), Mendelssohn, Liszt ou Wagner y ont séjourné, leurs collègues Umberto Giordano ou Ruggiero Leoncavallo y ont vécu, et le chef Arturo Toscanini y louait chaque été une villa.
Doge de la musique
Un festival naît souvent de la conjonction d'un lieu et d'une volonté humaine. À Stresa, mythique lieu de villégiature étiqueté à raison comme Perle du lac Majeur, c'est un avocat issu d'une famille de la haute noblesse vénitienne qui eut l'idée d'unir aux vues imprenables des montagnes plongeant dans le lac la crème de la crème des musiciens italiens et très vite, internationaux. Répondant à l'impressionnant patronyme d'Italo Trentinaglia de Daverio, l'homme connaissait il est vrai bien la région : son père, ancien directeur de la Scala de Milan et de la Fenice de Venise, avait acquis à Stresa une somptueuse villa néo-médiévale, celle-là même qu'occupait Toscanini. Le 27 août 1962, celui qu'on finit par surnommer "Le Doge de la musique" organisa un premier concert de l'Orchestre de la Scala, dirigé par Nino Sanzogno : on joua Brahms, Pizzetti et Gershwin. Les Semaines musicales de Stresa étaient nées.
S'inspirant assez logiquement du Festival de Lucerne, autre manifestation lacustre juste de l'autre côté des Alpes, le festival italien capitalisa sur les grands noms du monde classique, mais aussi sur le public aisé qui fréquentait le lac chaque été. Les premiers concerts eurent lieu dans le Palais des Congrès de la bourgade, un bâtiment des années 50 sans charme particulier mais assez fonctionnel pour accueillir des orchestres symphoniques et le public y afférent. Mais, très vite, l'option fut prise de profiter des joyaux du patrimoine environnants et, tout particulièrement, des palais de la famille Borromée sur les célèbres îles qui portent son nom. La Salle des Tapisseries du Palais de l'Isola Bella, célèbre pour ses jardins en escalier, et la Loggia del Cashmere de celui de l'Isola Madre devinrent naturellement des cadres de rêve pour les récitals et la musique de chambre.
De Noseda à Brunello
S'étant progressivement étendu vers d'autres lieux patrimoniaux de la région (églises, villas, châteaux ou l'incroyable Ermitage de Santa Caterina del Sasso), le festival fut rebaptisé "Semaines musicales de Stresa et du Lac Majeur" avant d'opter finalement pour "Stresa festival", ce qui a le mérite de la clarté et de la concision, avec un logo mêlant clé de sol et roue de paon. En 2001, la direction artistique avait été confiée au chef italien Gianandrea Noseda mais, au fil des années, Stresa fut peu à peu délaissé pour des destinations plus exotiques, et le festival perdit de son lustre international.
Depuis 2020, c'est Mario Brunello, musicien charismatique et visionnaire, élève de Rostropovitch, ami de Kremer et défenseur de Weinberg mais aussi de ses jeunes collègues qui a repris la direction artistique du Festival. Et comme ce violoncelliste italien enregistre pour Arcana, un des labels d'Outhere, il a eu l'idée d'associer d'autres artistes de ce groupe d'origine belge qui est devenu aujourd'hui le plus grand producteur indépendant de disques classiques au monde en termes de volume. La programmation et le succès qu'elle rencontre semblent confirmer que l'alliance de la réputation et de l'historicité du festival italien avec le réseau et les artistes de la constellation belge se révèle payante.
Belcea et Sjaella
La semaine dernière on croisait ainsi un soir, dans l'austère salle du Palais des Congrès, le formidable Quatuor Belcea jouant superbement l'alpha et l'oméga des quatuors de Beethoven (de l'opus 18 n° 1 à la Grosse fuge). Et le lendemain, dans la saisissante beauté du Salone Nuovo du Palais de l'Isola Bella, les bouleversantes harmonies a capella de l'Ensemble Sjaella : à mi-chemin entre Hildegard von Bingen et les Filles-fleurs de Parsifal, vêtues de justaucorps noir et de chasubles bicolores, ces six jeunes chanteuses originaires de Leipzig concilient perfection vocale, théâtralité soignée et esquisses chorégraphiques dans des programmes mêlant musique baroque et œuvres contemporaines. On a hâte de les retrouver en Belgique.
- Stresa et environs, jusqu'au 9 septembre ; www.stresafestival.it
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