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Les Illisibles. Là où les mots se taisent

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Dans une époque obnubilée par la question du sens, soumettant la moindre phrase ou image à l'impératif de l'interprétation, cette exposition orchestrée par François de Coninck prend le pari inverse : explorer ce qui échappe à la lecture immédiate et à la signification, en réhabilitant l'incertitude et l'incompréhension comme expériences esthétiques.

Cette exposition orchestrée par François de Coninck explore ce qui échappe à la lecture immédiate et à la signification, en réhabilitant l'incertitude et l'incompréhension comme expériences esthétiques.

Intitulée Les Illisibles, cette exposition présentée chez ODRADEK réunit vingt et un artistes, modernes et contemporains, qui mettent le langage à l'épreuve de sa propre matérialité. Les lettres se dérobent. Les mots se défont. Les signes prolifèrent sans rien vouloir dire, ou presque. François de Coninck l'explique dans sa préface du catalogue : "Les écritures plastiques explorent les racines du langage pour tendre vers un devenir visuel : ici le mot assume sa qualité d'image, le texte son statut d'objet de contemplation ou de déchiffrement."

Mais le projet est plus subtil et complexe qu'un simple exercice de brouillage. Le fil d'Ariane de l'exposition touche plus largement à notre rapport au visible, à ce que nous considérons comme intelligible, mais aussi et surtout à cette manie irrépressible de vouloir tout interpréter.

Gérard Berréby, Livres blessés.Gérard Berréby, Livres blessés. ©L'artiste

Le mot devient image, le texte se fait objet, le trait s'affranchit de sa servitude linguistique. Le territoire exploré est celui de l'écriture asémique, terme désignant des graphies qui empruntent à l'écriture son apparence, sa structure ou son rythme, mais se détachent de toute signification linguistique. Sous nos yeux se déploient des enchaînements de signes, de lignes, de formes qui ressemblent à des mots, mais ne peuvent pas être déchiffrés. Contrairement à l'écriture traditionnelle, leur objectif n'est pas de transmettre un message, mais de mettre en avant la dimension visuelle et esthétique des signes. On perçoit dès lors cette écriture comme une création artistique, affranchie de sa fonction habituelle de communication.

Une calligraphie sans alphabet, en quelque sorte. Mais la proposition curatoriale déborde largement ce cadre, en présentant aussi des œuvres qui dénaturent ou malmènent des textes bien réels. Et c'est là que réside toute la saveur de l'exposition. François de Coninck compose avec plusieurs régimes d'illisibilité, en révélant toutes leurs zones de porosité.

Une écriture sans alphabet

L'histoire de l'art a depuis longtemps libéré l'écriture de la tutelle du langage. Les avant-gardes du XXe siècle s'y sont employées avec une jubilation féroce. Henri Michaux, Christian Dotremont ou Jacques Calonne ont fait du signe un terrain d'expérimentation où le corps, le geste et la pensée se rencontrent sur des chemins de traverse qui ne rencontrent jamais les attentes de la syntaxe. Entre écriture et dessin, les logogrammes de Dotremont – figure essentielle de CoBrA – contiennent toute la fulgurance du trait. L'encre s'élance et se cabre. Entre impulsion poétique et souveraineté plastique.

 Carottage littéraire,, 2026 carottage de textes compilés, logiciel de reconnaissance graphique, calque, papier, impression.Emmanuel Dundic, Installation de la Table littéraire : Carottage littéraire,, 2026 carottage de textes compilés, logiciel de reconnaissance graphique, calque, papier, impression. ©L'artiste

Électron libre de l'aventure CoBrA, Jacques Calonne explore cette émancipation du signe sur un mode plus musical. Ses encres portent en elles le rythme d'une partition libérée de ses portées, avec ses souffles, ses syncopes et ses accélérations. On ressent toute l'énergie du jazz, de la composition improvisée. Leurs présences dans l'exposition constituent un point d'ancrage qui amorce une filiation évidente et stimulante avec les pratiques les plus contemporaines.

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Les écritures plastiques explorent les racines du langage pour tendre vers un devenir visuel : ici le mot assume sa qualité d'image, le texte son statut d'objet de contemplation ou de déchiffrement. (François de Coninck)

Plus méditative, et assurément hypnotique, l'œuvre de Jack Keguenne. L'artiste, disparu en avril dernier, avait forgé le terme de "calligraphisme" pour désigner ces textes destinés à être observés comme des tableaux. En s'approchant de l'œuvre, on pense reconnaître un alphabet, une phrase, parfois même une pensée en train de s'ordonner. On repère des répétitions, un semblant de logique. Et pourtant, rien ne se laisse saisir. Cette obstination méthodique de l'écriture qui se dérobe donne à ses compositions une densité puissante et touchante.

Le vertige du sens

La question que soulève François de Coninck dépasse largement celle des écritures qui se dérobent. Elle touche à un mal profondément contemporain : l'ère du commentaire permanent. Soit un régime oppressant qui réclame pour tout une explication, une justification ou une interprétation. Les œuvres d'art en sont les premières victimes : elles sont souvent les premières à être jugées à l'épaisseur du commentaire qui les accompagne. Et c'est pour cette raison que cette exposition fait du bien. Parce qu'elle se propose d'en desserrer l'étau. François de Coninck poursuit : "Cet usage purement esthétique de l'écriture vise précisément à suspendre le sens – dont la rationalité occidentale humecte toute chose, pour reprendre la formule de Roland Barthes –, à le secouer voire à le faire chuter." Car suspendre n'est pas abolir. Le sens demeure sous la surface, mais cesse, peut-être momentanément seulement, d'imposer son hégémonie.

Dany Danino : "L'image est un piège"

Regarder avant de comprendre. Regarder sans comprendre. L'expérience est familière à quiconque s'est laissé captiver par les caractères d'une langue inconnue. L'œil apprécie soudain le tracé d'une lettre, ses proportions, ses courbes et ses effets. Et c'est peut-être dans cette liberté d'exister, délestée de toute vocation à l'interprétation, qu'une œuvre peut livrer toute son intensité.

Les mots ont une mémoire

Plusieurs artistes présentés travaillent à partir de textes chargés de sens. Avec ses Livres blessés, Gérard Berréby livre des ouvrages dégradés par le temps, l'humidité, le feu… Devenus illisibles, ils rappellent la fragilité des supports auxquels nous confions nos souvenirs. Son travail trouve dans les œuvres de Sara D'Armetta une résonance toute contemporaine. La jeune femme transforme des écrits intimes en sculptures de bronze. Les papiers brûlés lors de la fonte conservent leur forme, mais perdent leur contenu. Le secret se fait prisonnier de la matière.

Chez Denmark, l'accumulation produit le silence. Depuis les années 1970, l'artiste découpe et comprime des imprimés. Ses Deadletters réduisent le flot médiatique à une texture muette, métaphore saisissante de notre saturation d'informations.

L'exposition révèle aussi la diversité des formes que peut emprunter une écriture affranchie de son sens. Les Écritures à l'état gazeux de Juliette Lempereur dessinent dans l'espace de délicates graphies en fils de lin. Entre calligraphie et textile. À l'inverse, Emmanuel Dundic sabote le texte par des procédés numériques et manuels. Son Carottage littéraire (2026) transforme les pages en paysages érodés, où le langage disparaît progressivement.

L'Atelier Matador propose, avec Casa Sutra, une architecture spéculative fondée sur 69 combinaisons de modules d'habitation. Les plans forment un langage graphique rigoureux et malicieux. Le rapprochement avec l'écriture asémique demeure toutefois plus conceptuel que visuel.

Le corps, dernier alphabet

Chez Florian Kiniques, les lettres deviennent des figures affectives. Dans LEVRES (2019), elles s'entrelacent jusqu'à évoquer un baiser. Justine Taillard explore quant à elle une écriture produite par les pieds, grâce à des chaussures munies de caractères. Une démarche stimulante, encore expérimentale, dont on ne manquera d'observer avec la plus grande attention les prochains développements. Le duo VOID transforme les vibrations sonores en tracés graphiques, selon le principe du phonautographe du XIXe siècle. Les voix deviennent visibles sans être lisibles, rappelant qu'une écriture peut nous toucher sans être déchiffrée.

Le théâtre de poche de Lionel Vinche

François de Coninck signe une exposition exigeante, audacieuse, mais aussi très généreuse par les nombreuses invitations lancées à la jeune génération, qu'il met en dialogue, sans artifice, avec des artistes historiques. Et si toutes les pratiques présentées (écritures inventées, textes détruits, langages codés, traductions sonores) ne poursuivent pas les mêmes intentions, cette hétérogénéité fait néanmoins la force d'un parcours riche en découvertes, où le point commun serait de refuser d'imposer une interprétation unique. Ces écritures asémiques ouvrent un espace où l'on contemple sans l'impératif de comprendre. Et l'on avait presque oublié quelle délicieuse sensation de légèreté procure le fait de déambuler dans une exposition en étant déchargé de l'obligation de trouver du sens partout.

Les Illisibles
. Sous le commissariat de François de Coninck


Art contemporain Où ODRADEK Résidence, rue Paul-Émile Janson 52, 1050 – Ixelles https://odradekresidence.be Quand Jusqu'au 14 novembre, vendredi et samedi, de 14h à 18h ou srdv.

Artistes présentés : Gérard Berréby, Jacques Calonne, Sara D'Armetta, Denmark, Christian Dotremont, Emmanuel Dundic, Bertrand Flachot, Jack Keguenne, Florian Kiniques, Juliette Lempereur, Atelier Matador, Jean-Pierre Maury, Henri Michaux, Judit Reigl, Eugène Savitzkaya, Laurent Sfar, Harald Stoffers, Justine Taillard, VOID, Philip Wittmann et Neo Zhang.

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