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Un changement d’attitude éloquent et révélateur s’est immiscé depuis deux générations. On peut le résumer en disant que la population s’attend à des solutions absolues venant du gouvernement. Comme si, pour toute chose, le remède ne peut venir de soi, que cette responsabilité incombe à une personne que l’on élit pour non pas nous représenter, mais pour régler nos problèmes et notre vie. De toute évidence, il y a ici une généralisation dans laquelle tous ne se retrouvent pas, mais qui est répertoriée dans diverses études démontrant une dégringolade de l’empathie, de la reconnaissance des besoins de l’autre et du sentiment d’appartenance à la communauté.
La ville est malpropre ? Les critiques sur l’administration de la ville fusent ! Mais où sont les remarques qui devraient s’adresser aux pollueurs, à ceux qui ne disposent pas adéquatement de leurs détritus ? Les élus municipaux portent peu la rhétorique des obligations individuelles alors que les frais municipaux progressent en raison de tâches majorées et d’une machine outrageusement compliquée par les niveaux de décision et de consultation instaurés pour ne pas brusquer la population. Ils craignent que de placer les électeurs devant un miroir les obligeant à noter leurs travers ne les porte à trouver un autre sauveur.
C’est aussi attribuable aux acteurs politiques eux-mêmes qui se présentent sous une cape d’invulnérabilité en porteur de bien des vérités, en êtres omnipotents capables de résoudre chaque problème, chaque défi. Ils ne s’arrêtent pas à affirmer mettre des efforts pour améliorer le devenir de chacun, ils promettent ces changements. Il est assez étonnant de constater ce sentiment fort d’affirmation au moment où la société tend vers l’abandon de la pratique généraliste, ce qui favorise la spécialisation des fonctions.
L’évolution des connaissances, des missions et des apprentissages porte justement à proposer la restriction de l’étendue des sujets qu’il est nécessaire de maîtriser pour être productif et utile socialement. Ceci a cependant la significative faiblesse de laisser croire, à tort, que toute tâche demande l’intervention de spécialistes ou qu’il est légitime de l’exiger. L’impression d’incompétence est donc un piège inhérent à la progression du contingent de personnes présentant de l’expertise.
Que mangent alors les politiciens pour proposer, présenter et promettre tant de compétences pour accéder aux portes du pouvoir ?
Notre système parlementaire accentue ce phénomène en combinant des fonctions législatives et exécutives. Non seulement il établit les principes directeurs, mais aussi il les applique et les gère. Et ce, dans un nombre de ministères qui a décuplé depuis la constitution d’un État plus axé sur les programmes sociaux. Assez marquant aussi est le fait que les décisions et l’exercice de direction des officines gouvernementales soient de plus en plus concentrés autour du poste de premier ministre. Le concept d’équipe ministérielle a aujourd’hui moins d’importance que dans les générations précédentes. Par ailleurs, le discours politique démontre qu’il s’opère sans grand égard pour la capacité des ressources et des serviteurs publics à adapter leurs actions aux requêtes, aussi adéquatement motivées soient-elles.
La confiance accordée et démontrée par des votes s’apparente à une croyance, à une foi en la parole de nos dirigeants. On croit ou on veut croire que les solutions proposées comblent des besoins personnels. De fait, les projets collectifs, les objectifs communautaires sont occultés trop souvent au profit de programmes instaurés pour répondre à un objectif de clientélisme électoraliste. Je ne pointe pas en cela les politiciens qui se modélisent sur les empreintes de la population.
L’attitude attentiste et de demande de celle-ci se perçoit ailleurs que dans le choix des gouvernements. L’engouement pour l’intelligence artificielle (IA) témoigne de cette recherche de la solution facile à trouver. On en connaît pourtant les risques. L’IA hallucine par moments et de façon imprévisible, produisant des réponses pour satisfaire le demandeur, laissant croire à son omnipotence à travers le langage, proposant des solutions sans en être ultimement responsable.
Il y a, dans ce lien entre les comportements, manifestement objet à des analyses sociologiques. Les problèmes individuels de la vie courante et de la société sont-ils maintenant perçus comme constamment complexes, comme des montagnes pour lesquelles les individus se sentent mal outillés, incapables de chercher une réponse par eux-mêmes ou via des ressources évidentes, fiables, constantes et proches ? Pourtant, une société mature devrait plutôt tendre à développer la capacité de ses membres à assurer leur sécurité, leur prospérité et leur indépendance.
John F. Kennedy a inscrit la destinée de toute une génération en disant : « Ask not what your country can do for you, but what you can do for your country. » La société a besoin de l’apport de chacun, de leur créativité. La passivité en se contentant de payer ses impôts ne peut, isolée, permettre de progresser vers un mieux-être plus global.
L’IA a certes le potentiel de nous aider à progresser plus rapidement, mais l’initiative, l’ambition, le désir d’un avenir meilleur pour soi et les autres ne peuvent être, par procuration, strictement délégués par un vote périodique ou formulés dans un chatbot. Notamment, les organismes communautaires et les fondations, qui permettent de développer un discours et une action pour recentrer les besoins humains, sont en quête de plus que des dons, mais aussi de gens engagés, disponibles et qui voient encore dans l’interaction humaine la meilleure façon de créer un vivre-ensemble dans lequel chacun se reconnaît. Et c’est bien humblement, sans grand diplôme ou discours de mise en candidature, que la plupart des bénévoles et des travailleurs apportent leur contribution à l’essor social.
Il serait bien de reconnaître et d’admettre que cette notion d’humilité, de reconnaissance des limites, n’est pas un frein à justement bien représenter l’humain, dans toutes ses vulnérabilités. Celles-ci incarnent d’ailleurs les fondements de la société dans laquelle on reconnaît que les failles des uns ne sont pas une limitation à l’essor d’idées, de valeurs et d’émotions qui font de l’expérience humaine un témoignage de solidarité et du désir d’aider par des moyens qui, on en conviendra, ne peuvent pas toujours être parfaits.


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