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Les États-Unis ont une base creusée dans la glace du Groenland, vidée en 1967 : ses 200 000 litres de gazole n’en sont jamais sortis

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Deux cent mille litres de gazole, deux cent quarante mille litres d’eaux usées et une quantité encore inconnue de liquide radioactif : voilà l’inventaire, glaçant au sens propre, qui dort depuis près de soixante ans sous la calotte du Groenland. Une étude a évalué que 200 000 litres de diesel, 240 000 litres d’eaux usées, des PCB toxiques et une quantité inconnue de liquide de refroidissement radioactif menacent d’être exposés à mesure que la glace disparaît. Rien n’a jamais été récupéré. Les États-Unis ont simplement fermé la porte et laissé la neige faire le travail d’enfouissement.

À retenir

  • Une ville souterraine militaire construite pendant la Guerre froide a été abandonnée dans la glace avec tous ses déchets dangereux
  • Les États-Unis pensaient que le pergélisol les garderait enfouis à jamais, sans anticiper le réchauffement climatique
  • Les scientifiques prévoient une remobilisation des polluants, mais l’horizon temporel se précise et repousse les échéances initiales

Sommaire

  1. Une ville secrète construite dans la glace
  2. 1967 : la fermeture précipitée
  3. Le compte à rebours de 2090
  4. Faut-il vraiment s’inquiéter dès maintenant ?

Une ville secrète construite dans la glace

Tout commence en 1959, en pleine guerre froide. Camp Century, une base militaire américaine construite dans la calotte glaciaire du Groenland en 1959, servait de site top secret pour tester la faisabilité du déploiement de missiles nucléaires depuis l’Arctique pendant la guerre froide. Officiellement, il s’agissait d’un simple laboratoire scientifique dédié à l’étude des techniques de construction polaire. En réalité, l’armée américaine testait le concept d’un réseau souterrain gigantesque capable d’abriter des missiles à portée de l’URSS. Un camp plus vaste, basé sur ce concept, aurait dû héberger un système de tunnels de 4 000 kilomètres de long sous la glace, capable de déployer jusqu’à 600 missiles nucléaires. Ce projet pharaonique, baptisé Project Iceworm, n’a jamais vu le jour : le Danemark, propriétaire du territoire, n’en a même jamais été informé.

Project Iceworm visait à installer un vaste réseau de sites de lancement de missiles nucléaires capables de survivre à une première frappe, mais aucun missile n’y a finalement été installé et l’accord du gouvernement danois n’a jamais été demandé.

Le camp lui-même impressionne par son ambition. Il comptait 21 tunnels totalisant 3 kilomètres de longueur, alimentés par un réacteur nucléaire. On y trouvait, sous des dizaines de mètres de neige compactée, tout ce qu’il fallait pour faire vivre une petite communauté isolée du monde. La base disposait d’une cuisine et d’une cafétéria, d’une infirmerie, d’une buanderie, d’un centre de communication et de dormitoires, ainsi que d’une salle de loisirs, d’une chapelle et d’un salon de coiffure. Jusqu’à 200 soldats y ont vécu, coupés du reste du monde par des vents pouvant dépasser 200 km/h et des températures descendant à moins 50 degrés.

1967 : la fermeture précipitée

Le rêve militaire s’effondre plus vite que prévu. Les ingénieurs découvrent que la glace n’est pas le socle stable qu’ils imaginaient : elle bouge, elle se déforme, elle menace d’écraser les tunnels. Project Iceworm est abandonné une fois compris que la calotte glaciaire n’était pas aussi stable que prévu et que le concept de base pour missiles n’était pas viable ; le réacteur a été retiré et Camp Century a ensuite été abandonné, mais des déchets dangereux restent enfouis sous la glace et sont devenus une préoccupation environnementale.

Le réacteur, lui, a bien quitté les lieux. Lorsque le camp a fermé en 1967, le réacteur PM-2A, hautement radioactif, a été démantelé et enterré dans une décharge nucléaire de l’Idaho. Mais tout le reste, l’infrastructure, les cuves de carburant, les eaux usées, est resté sur place. L’armée pariait alors sur une certitude simple : sous cent mètres de neige éternelle, rien ne remonterait jamais à la surface. Le Corps des ingénieurs de l’armée a retiré le cœur du réacteur nucléaire mais a laissé sur place l’infrastructure du camp et tous les autres déchets, en supposant que la calotte glaciaire les sécuriserait pour toujours. Un pari fait sans jamais anticiper le réchauffement climatique.

Le compte à rebours de 2090

C’est une équipe dirigée par le climatologue William Colgan, de l’Université York à Toronto, qui a sonné l’alarme en 2016. En croisant les archives militaires avec des simulations climatiques, ses chercheurs ont établi un inventaire précis des polluants enfouis et modélisé leur possible remise en circulation. Sous des projections climatiques classiques, la glace fondra et les déchets réintégreront l’environnement, avec une remobilisation qui pourrait débuter vers 2090. Le scénario redouté : des contaminants dilués mais bien réels, charriés jusqu’à l’océan Arctique. Dans ce scénario, des contaminants très dilués dans l’eau de fonte pourraient être libérés sur la côte, à 250 kilomètres de là, la contamination étant estimée survenir au vingt-deuxième siècle ou plus tard.

L’affaire a repris une actualité inattendue en avril 2024, quand un avion scientifique de la NASA équipé d’un radar à synthèse d’ouverture a photographié, sans le chercher, les contours nets de la base fantôme sous la glace. L’installation, autrefois proche de la surface, est aujourd’hui enfouie à au moins 30 mètres de profondeur après des décennies d’accumulation de neige. Une image saisissante, presque irréelle : une cité entière, figée, redécouverte grâce à une technologie qui n’existait pas encore lors de sa construction.

Faut-il vraiment s’inquiéter dès maintenant ?

Les études les plus récentes tempèrent en partie le tableau catastrophiste de 2016. Une réévaluation menée en 2021 par la même équipe de chercheurs danois, appuyée cette fois sur des mesures météorologiques prises directement sur le site, a livré un constat plus rassurant. L’eau de fonte n’a jamais pénétré plus de 1,1 mètre de profondeur, ce qui exclut toute remobilisation des débris avant l’an 2100. Une étude de suivi confirme cette trajectoire. Les projections de Colgan, décrites dans une étude de 2016 puis une étude de 2022, indiquent que le site ne connaîtra pas de fonte significative avant 2100, une échéance qui pourrait toutefois évoluer si les objectifs de l’accord de Paris sur le climat ne sont pas respectés.

Reste une question que personne n’a vraiment envie de trancher : qui paierait la facture d’une décontamination, techniquement vertigineuse, si elle devenait un jour nécessaire ? Le déchet est enfoui à des dizaines de mètres sous la glace, et toute opération de nettoyage serait coûteuse et technologiquement complexe, selon Colgan. Le Danemark n’a jamais été consenti sur le projet militaire d’origine, et pourtant c’est bien son sous-sol arctique qui porte, sans l’avoir choisi, l’héritage toxique d’une guerre froide qu’il n’a jamais menée.

Sources : rse-magazine.com | swissinfo.ch

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