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Les États-Unis maintiennent un courant électrique dans l’eau d’un canal : ce qu’il bloque avant le lac Michigan n’est ni un navire ni une pollution

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Sous la surface trouble du Chicago Sanitary and Ship Canal, à Romeoville dans l’Illinois, l’eau est électrifiée en permanence. Pas de pollution chimique, pas d’épave coincée dans le lit du canal : ce qui bloque le passage vers le lac Michigan, c’est un champ électrique généré jour et nuit depuis 2002 par l’US Army Corps of Engineers. Sa cible ? Les carpes asiatiques, ces poissons invasifs capables de dévaster un écosystème lacustre en quelques années.

À retenir

  • Un courant électrique invisible électrifie en permanence un canal depuis 22 ans — mais pour quelle raison ?
  • Une barrière historique a échoué à arrêter 100% des intrus, révélant une faille critique du système
  • Un mégaprojet à 1,15 milliard de dollars va créer une forteresse aquatique multi-couches — mais des tensions politiques menacent le calendrier

Sommaire

  1. Un fleuve inversé, une frontière artificielle
  2. Un courant qui rend l’eau infranchissable
  3. Romeoville ne sera bientôt plus seul

Un fleuve inversé, une frontière artificielle

Pour comprendre pourquoi Washington entretient un dispositif aussi singulier, il faut remonter à 1900. Cette année-là, les ingénieurs de Chicago ont inversé le cours de la rivière Chicago pour évacuer les eaux usées de la ville loin du lac Michigan, sa principale source d’eau potable. Le Chicago Sanitary and Ship Canal a été construit en 1900 pour permettre à la ville de Chicago de se débarrasser de ses eaux usées sans polluer le lac Michigan, et c’est la seule connexion aquatique entre les Grands Lacs et le système du Mississippi. Un exploit d’ingénierie salué à l’époque, mais qui a ouvert, sans le vouloir, une autoroute aquatique entre deux bassins hydrographiques qui n’avaient jamais communiqué.

Le traitement des eaux usées a fini par rendre le canal habitable pour les poissons, ce qui a exposé la voie à la menace d’espèces invasives, notamment le round goby vers le Mississippi et la carpe asiatique vers les Grands Lacs. Le problème a pris une ampleur nationale dans les années 1990, quand ces carpes venues d’Asie et introduites dans le Sud des États-Unis pour nettoyer des bassins d’élevage ont commencé à coloniser massivement la rivière Illinois, qui se jette directement dans le canal.

Un courant qui rend l’eau infranchissable

Fermer le canal à la navigation ? Politiquement impossible. Des millions de tonnes de marchandises y transitent chaque année. La solution retenue a donc été technologique. Devant la montée en puissance de ces poissons dans la rivière Illinois durant les années 1990, le Corps of Engineers a achevé en 2002 la construction d’une barrière électrique de démonstration près de Romeoville.

Techniquement, l’installation fonctionne comme une clôture invisible. La barrière électrique crée dans l’eau du canal des champs électriques à courant continu pulsé et de forte puissance. Les poissons qui pénètrent dans ce champ subissent des stimuli électriques qui agissent comme un répulsif : plus le poisson avance, plus la sensation devient inconfortable, jusqu’à ce qu’il soit immobilisé ou dissuadé de poursuivre. Rien de létal, en principe, mais suffisamment désagréable pour faire fuir un banc entier avant même qu’il n’atteigne le point critique.

L’installation initiale s’est révélée insuffisante face à l’ampleur du défi. Après le succès de cette barrière de démonstration, la société Smith-Root a été chargée de concevoir et construire une barrière permanente, scindée en deux parties, dont la construction a débuté en 2006. Le site compte aujourd’hui trois barrières avec des sections d’électrodes de 155 pieds installées au fond d’un canal profond de 27 pieds, et une quatrième barrière, plus puissante, a même été ajoutée. De quoi faire de Romeoville l’une des installations de dissuasion électrique les plus imposantes jamais construites sur une voie navigable commerciale.

Le dispositif n’est pas infaillible pour autant. En juin 2017, une deuxième carpe asiatique vivante a été retrouvée au-delà des trois barrières électriques du canal près de Romeoville, la première ayant été découverte en 2010. Ces incidents rappellent que la barrière réduit drastiquement le risque sans l’éliminer totalement, ce qui explique pourquoi l’Army Corps of Engineers a récemment fait tester ses limites opérationnelles. L’agence a mené une série de tests complets sur le système afin de mieux comprendre ses limites de fonctionnement et d’évaluer les effets d’une éventuelle augmentation de la tension si celle-ci s’avérait nécessaire pour contrôler le transfert des carpes invasives.

Romeoville ne sera bientôt plus seul

Vingt-quatre ans après sa mise en service, la barrière électrique de Romeoville va devenir l’un des maillons d’une chaîne de défense bien plus élaborée. À une trentaine de kilomètres en amont, près de Joliet, le chantier du Brandon Road Interbasin Project avance. Ce projet, situé là où le canal navigable de l’Illinois se rétrécit avant de rejoindre le lac Michigan, a été identifié par les scientifiques fédéraux comme l’endroit le plus efficace pour bloquer la remontée des carpes invasives depuis le bassin du Mississippi.

Le futur site cumulera plusieurs technologies. Une fois achevé, un ensemble de dissuasifs viendra stopper le déplacement des poissons, incluant une nouvelle barrière électrique, un système sonore sous-marin, un rideau de bulles d’air et une écluse de rinçage dans un chenal spécialement conçu. La barrière électrique historique de Romeoville continuera d’ailleurs à fonctionner en parallèle du nouveau système, créant plusieurs lignes de défense successives.

La facture est à la hauteur de l’enjeu écologique : le projet est estimé à 1,15 milliard de dollars, avec un calendrier de mise en service échelonné jusqu’en 2030 selon l’Army Corps of Engineers. Le financement fédéral et les contributions des États du Michigan et de l’Illinois ont toutefois donné lieu à des tensions politiques bien réelles au printemps dernier, quand l’administration Trump a décidé de retirer la gestion du projet au district de Rock Island pour la confier à celui de Détroit, accusant l’Illinois d’être « un partenaire peu fiable, en retard sur ses paiements », ce que le gouverneur de l’État, J.B. Pritzker, a fermement contesté.

L’enjeu économique dépasse largement le folklore d’une clôture électrique dans un canal industriel. Si elles s’établissaient dans les Grands Lacs, les carpes invasives pourraient supplanter les espèces indigènes et nuire gravement à l’écologie et à l’économie associées aux 20 milliards de dollars que génèrent chaque année la pêche et le nautisme dans la région. Un chiffre qui donne une autre dimension à ce courant électrique invisible : il protège, littéralement, l’équilibre économique de tout un bassin versant partagé par huit États américains et deux provinces canadiennes.

Sources : icrcc.fws.gov | smith-root.com | michigan.gov

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