Ce samedi 17 octobre, la France s’apprête à vivre une nouvelle journée de mobilisation contre la vie chère, avec environ 500 actions envisagées. Les syndicats de police redoutent des violences, comme à Lyon mardi, où neuf personnes ont été interpellées. Pour les chercheurs, ces violences ne sont pas aveugles : leurs cibles obéissent à une logique précise.
À retenir
- Les black blocs ciblent principalement les symboles du capitalisme (banques, grandes enseignes) et de l’État (police, préfectures), une logique inchangée depuis Seattle en 1999
- Il ne s’agit pas d’une organisation structurée mais d’une tactique spontanée formée de petits groupes affinitaires qui se dissolvent après chaque manifestation
- Les personnes jugées pour ces faits sont souvent diplômées et exercent des professions intellectuelles supérieures, contrairement à l’image du casseur désœuvré
Banques, enseignes, symboles : un ciblage qui n’a rien d’aléatoire
Le 30 novembre 1999, lors de la « bataille de Seattle », des manifestants vêtus de noir brisent les vitrines de McDonald’s, de Nike, de Gap et de plusieurs agences bancaires. Le politologue Francis Dupuis-Déri y voit l’entrée spectaculaire des black blocs dans le mouvement altermondialiste (Politix, 2004). Ces enseignes incarnaient la mondialisation économique que ce mouvement dénonçait.
La tactique est pourtant plus ancienne. Une note du centre de recherche de l’école des officiers de la Gendarmerie nationale (CREOGN, juillet 2016) rappelle que le terme désignait à l’origine des groupes d’autonomes installés dans des squats de Berlin-Ouest dans les années 1980. Selon cette note, leurs membres rejettent la mondialisation, le capitalisme, la société de consommation et l’autorité.
D’après Dupuis-Déri, ces actions ont une dimension de message : la vitrine d’une banque ou un fourgon de police incarne un système que les participants désignent comme injuste. Les cibles sont donc choisies pour leur charge symbolique, et non pour la seule destruction.
Ni chef, ni carte d’adhérent : comment une foule anonyme agit ensemble
Le malentendu le plus répandu tient à l’organisation. « Il n’y a pas un Black Bloc, mais des Black Blocs », écrit Dupuis-Déri : chacun se forme à l’occasion d’une manifestation et se dissout avec elle, avec des tailles allant de quelques dizaines à quelques milliers de personnes.
Une synthèse publiée dans la revue Administration (2021) décrit une tactique plutôt qu’une organisation, issue de la convergence de plusieurs groupes d’affinité, des bandes d’amis ou de camarades de lutte. La note du CREOGN compare ce regroupement à un banc de poissons : des individus agrégés, sans hiérarchie.
Les chiffres avancés par la sociologue Isabelle Sommier devant une commission d’enquête de l’Assemblée nationale (5 juin 2023) montrent à quel point la taille varie. Le 1er mai 2017, le cortège de tête rassemblait environ un millier de personnes, dont 150 black blocs. Le 1er mai 2018, il en comptait 14 500, avec 1 000 à 1 500 black blocs selon la police.
Autre cliché qui tombe : le profil des prévenus. Olivier Cahn, professeur de droit pénal, note que les personnes jugées lors de procès médiatisés sont souvent très éduquées et exercent des professions intellectuelles supérieures. Après le 1er mai 2018, un consultant de 29 ans, diplômé de Centrale, figurait ainsi sur le banc des prévenus (franceinfo). Ces cas ne disent rien de tous les participants, seulement de ceux qui sont arrêtés et jugés.
Pourquoi l’État et la police restent des cibles presque systématiques
Au-delà des vitrines, un second type de cible revient : les forces de l’ordre et les symboles de l’autorité. La note du CREOGN, comme la synthèse de la revue Administration, y voit une cible cohérente avec le rejet de l’État, que ces groupes présentent comme autoritaire.
Les débordements restent le fait d’une minorité, même lors des plus grosses journées. Le 10 septembre 2025, le ministère de l’Intérieur a compté environ 197 000 participants à « Bloquons tout », pour 540 interpellations et 415 gardes à vue, soit environ 0,3 % des manifestants interpellés. Il faisait état de « nombreux militants radicaux » dans les cortèges.
À Lyon, mardi 13 octobre, la préfecture a compté 11 000 manifestants (jusqu’à 15 000 selon d’autres sources) et évoqué plusieurs centaines d’individus hostiles. Elle a recensé neuf interpellations (tirs de mortiers, incendies de poubelles, détention de projectiles ou d’armes prohibées) et cinq blessés, dont quatre policiers et gendarmes. Lyon Capitale a aussi relevé des dégradations sur un Cash Service et une agence bancaire, ainsi qu’une station-service attaquée.
Ce samedi, le ministère de l’Intérieur évoque environ 500 actions et plus de 90 manifestations en cours de structuration. Le syndicat Unsa-Police dit sentir beaucoup de personnes prêtes à en découdre avec les forces de l’ordre. Les cibles, elles, ne devraient guère changer : banques, enseignes, mobilier urbain et forces de l’ordre.
Sources : Politix 2004 (Dupuis-Déri), note CREOGN n° 20 (2016), Administration 2021, Assemblée nationale (audition Sommier), franceinfo, RTS, Lyon Capitale, Tribune de Lyon, ICI/franceinfo (17 octobre).


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