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En armant des chauves-souris de napalm pour brûler le Japon en 1943, l’armée américaine a littéralement incendié sa propre base

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On imagine souvent que les pires catastrophes militaires naissent de technologies trop complexes, de calculs ratés ou d’ennemis sous-estimés. Et si, parfois, le véritable danger se nichait plutôt dans une cage mal fermée ? En plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine a financé l’un des projets les plus étranges de son histoire : armer des chauves-souris de bombes incendiaires miniatures pour raser des villes japonaises. Une idée qui, sur le papier, semblait redoutablement ingénieuse. Dans la pratique, elle a surtout fini par transformer une base militaire du Nouveau-Mexique en joli feu de camp géant, aux frais du contribuable américain.

À retenir

  • En 1942, le dentiste Lytle S. Adams propose d’équiper des chauves-souris de bombes incendiaires miniatures pour attaquer les villes japonaises, un projet financé à hauteur de deux millions de dollars.
  • Le 15 mai 1943, des chauves-souris déjà armées s’échappent prématurément sur la base de Carlsbad et déclenchent des incendies détruisant hangars, tour de contrôle et la voiture d’un général.
  • Transféré à la Marine puis aux Marines sous le nom de Projet X-Ray, le programme est finalement abandonné en 1944 au profit du projet de la bombe atomique.

Quand l’armée américaine parie sur des chauves-souris pour gagner la guerre

Tout commence en 1942, loin des états-majors et des laboratoires d’armement. L’idée ne vient ni d’un général, ni d’un ingénieur, mais d’un chirurgien-dentiste de Pennsylvanie nommé Lytle S. Adams. Cet homme, qui avait ses entrées auprès de la Première Dame Eleanor Roosevelt, revenait d’un séjour au parc national des Carlsbad Caverns, au Nouveau-Mexique, où il avait été fasciné par les colonies de chauves-souris peuplant les grottes par centaines de milliers.

De cette observation touristique est née une intuition stratégique : et si ces petits mammifères volants, capables de se disperser et de se cacher dans des recoins impossibles à atteindre, pouvaient transporter de minuscules charges incendiaires jusqu’au cœur des villes japonaises ? À une époque où l’essentiel de l’habitat urbain au Japon était construit en bois et en bambou, l’idée paraissait redoutablement logique. Assez convaincante en tout cas pour que le gouvernement américain accepte de financer le projet à hauteur de deux millions de dollars de l’époque.

Le projet X-Ray, une idée aussi folle que secrète

Le programme, d’abord placé sous l’autorité de l’armée de l’air, mobilise rapidement de véritables moyens scientifiques. Le chimiste Louis Fieser, déjà connu pour ses travaux sur le napalm, met au point une bombe incendiaire miniature équipée d’un minuteur et pesant à peine plus de 17 grammes, suffisamment légère pour être fixée au ventre d’une chauve-souris sans entraver son vol.

Reste à résoudre un autre problème : comment transporter des milliers de chauves-souris jusqu’à leur cible ? La solution retenue est un container cylindrique, un tube en tôle d’environ 1,5 mètre de long, équipé de vingt-six plateaux circulaires de 76 centimètres de diamètre, capable d’embarquer jusqu’à 1 040 chauves-souris. Après plusieurs essais sur différentes espèces, c’est la chauve-souris mexicaine à queue libre qui est finalement sélectionnée, pour sa résistance et sa capacité à voler même après un largage depuis une grande altitude. Sur le papier, les militaires estiment que le dispositif pourrait se révéler jusqu’à dix fois plus efficace que les meilleures bombes incendiaires classiques de l’époque.

Le 15 mai 1943, le jour où tout a dérapé à Carlsbad

C’est sur la base aérienne auxiliaire de Carlsbad, au Nouveau-Mexique, que le projet va connaître son épisode le plus savoureux, et le plus embarrassant. Lors d’une manipulation des cages destinées aux tests, plusieurs chauves-souris déjà équipées de leurs charges incendiaires se réveillent prématurément et parviennent à s’échapper, bien avant l’heure prévue pour les essais en vol.

Livrées à elles-mêmes, les petites bêtes font exactement ce que l’on attend d’une chauve-souris apeurée : elles cherchent un abri sombre et discret. Elles se réfugient alors dans les structures de la base elle-même, sous un réservoir de carburant, dans des hangars et divers bâtiments militaires. Le problème, c’est que leurs minuteurs continuent de tourner, totalement indifférents au fait que leurs porteuses ne sont plus au-dessus du Japon, mais bel et bien au beau milieu d’une installation américaine.

Général calciné, tour de contrôle en cendres : le bilan d’un fiasco

Quand les charges finissent par se déclencher, le résultat est à la hauteur de l’absurdité de la situation. Les chauves-souris, terrées dans les recoins de la base, provoquent une série d’incendies qui ravagent plusieurs baraquements, détruisent la tour de contrôle et finissent même par réduire en cendres la voiture personnelle d’un général présent sur place. Un épisode qui aurait pu prêter à sourire s’il n’avait pas aussi sérieusement entamé la crédibilité du projet auprès de l’état-major.

L’armée de l’air, visiblement échaudée, se désengage du dossier dès 1943. Le projet est alors transféré à la Marine, qui le rebaptise Projet X-Ray, avant de passer en décembre de la même année sous la tutelle du corps des Marines, qui déplace les essais vers El Centro, en Californie. Malgré des tests jugés concluants, notamment la destruction complète d’un village japonais reconstitué pour l’occasion, le programme est définitivement abandonné en 1944, les ressources militaires étant alors redirigées vers un projet autrement plus déterminant pour l’issue du conflit : la bombe atomique.

Ce que cet incident raté révèle sur la guerre et l’innovation militaire

L’anecdote de Carlsbad a beau prêter à sourire avec le recul, elle illustre une réalité bien plus sérieuse sur la manière dont se construit l’innovation en temps de guerre. Les responsables des essais incendiaires soulignaient eux-mêmes l’intérêt tactique du concept : de petites unités comme des chauves-souris pouvaient se glisser à l’intérieur même des positions ennemies, à l’insu de tout guetteur d’incendie, un avantage qu’aucune bombe classique ne pouvait revendiquer.

Ce genre de pari risqué n’est d’ailleurs pas isolé dans l’histoire militaire du vingtième siècle. On pense par exemple au projet Habakkuk, ce projet britannique de porte-avions en glace renforcée dont le prototype a fini par couler dans un lac canadien après avoir été jugé trop coûteux, ou encore à la ligne Maginot, cette forteresse française pourtant massive, contournée en quelques jours à peine par les blindés allemands en 1940. Autant d’exemples qui rappellent qu’en matière d’armement, l’audace technique ne garantit jamais le succès, et que la frontière entre l’innovation géniale et le fiasco retentissant peut parfois tenir à une simple cage mal verrouillée.

Près de quatre-vingts ans plus tard, l’épisode des chauves-souris incendiaires de Carlsbad reste une curiosité fascinante de l’histoire militaire américaine, un rappel savoureux que même les armées les plus puissantes du monde ne sont jamais à l’abri d’un coup du sort, surtout lorsqu’elles décident de confier leurs espoirs stratégiques à des créatures nocturnes de quelques grammes. Une question demeure, presque amusante : combien d’autres projets tout aussi audacieux ont-ils été enterrés avant même d’avoir eu la chance de brûler, au sens propre, leur propre camp ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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