Depuis le XIXe siècle, les archéologues traquent à Grand, petit village des Vosges, l’emplacement exact du fameux temple d’Apollon Grannus, ce sanctuaire gaulois si vénéré qu’il a donné son nom au village lui-même. Le bâtiment reste introuvable. Mais en creusant à quelques mètres de la célèbre mosaïque de la cité gallo-romaine, les équipes dirigées par Thierry Dechezleprêtre viennent de mettre au jour un tout autre trésor : près de 500 dés à jouer antiques, sculptés dans l’os, qui constituent la plus importante collection connue pour toute la période antique.
À retenir
- Un temple introuvable depuis 200 ans fait l’objet de fouilles intensives à Grand
- Une découverte totalement inattendue émerge des excavations estivales
- Ces objets anciens révèlent des pratiques secrètes liées à la divinité locale
Sommaire
- Un temple qui échappe aux archéologues depuis deux siècles
- Un petit bâtiment aux murs peints, près d’une voie romaine
- Près de 500 dés : la plus grande collection antique jamais découverte
Un temple qui échappe aux archéologues depuis deux siècles
L’histoire commence bien avant nos jours. Le xixe siècle marque le début des fouilles archéologiques à Grand par le biais de J.-B. P. Jollois, ingénieur en chef et directeur des Ponts et Chaussées des Vosges, puis du conservateur du musée départemental des Vosges, Jules Laurent, et de son successeur Félix Voulot. Très vite, ces premières campagnes bouleversent la compréhension du site. La mise au jour d’édifices monumentaux suscite rapidement l’intérêt pour le passé de l’agglomération et entraîne les premières hypothèses sur l’existence d’un important sanctuaire dédié à Apollon Grannus.
Le nom du village lui-même porte la trace de cette divinité. Le toponyme actuel de Grand dérive du sanctuaire dédié à Apollon Grannus qui existait à Andesina, hypothèse émise au début du XXe siècle par l’historien Camille Jullian et confirmée ensuite par l’archéologue Albert Grenier grâce aux inscriptions découvertes à Grand. À son apogée, la cité gallo-romaine n’avait rien d’un modeste bourg : Grand était une importante cité religieuse, peuplée à l’époque d’environ 20 000 habitants. De quoi justifier la présence d’un amphithéâtre gigantesque et d’une mosaïque comptant parmi les plus vastes d’Europe romaine.
Le problème, c’est que malgré deux siècles de fouilles, le bâtiment central de ce culte reste un fantôme archéologique. Longtemps considéré par les archéologues et les historiens comme étant une ville-sanctuaire, dédiée au dieu Apollon et à son homologue Grannus, le temple en question n’a pourtant pas été retrouvé, il se trouverait en dessous de l’église actuelle. Le monument qui a donné son nom au village serait toujours là, sous les pieds des habitants, coincé sous les fondations d’une église construite bien plus tard. Une ironie que peu de sites archéologiques peuvent revendiquer.
Un petit bâtiment aux murs peints, près d’une voie romaine
C’est dans ce contexte de recherche continue que les fouilles ont repris en 2022, sur une parcelle jouxtant la basilique et sa mosaïque. Après le dégagement complet d’un bâtiment bordant une voie orientée est-ouest, les campagnes de 2023 et 2024 ont permis de révéler une petite construction d’environ 4,50 mètres de long sur 3,80 mètres de large, implantée dans l’axe de la voie et ouverte vers l’est, avec des murs décorés de peintures murales rouges reposant sur une plinthe jaune. Un décor soigné pour un si petit espace, ce qui intrigue les équipes sur la nature exacte du lieu. Au nord de cet édifice, les archéologues ont également mis au jour une conduite hydraulique matérialisée par une tranchée d’une vingtaine de mètres.
Chaque été, le chantier mobilise une petite armée d’étudiants. Le chantier est dirigé par Thierry Dechezleprêtre, conservateur en chef chargé des collections de la Gaule romaine au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, et une quinzaine d’étudiants en archéologie issus de plusieurs universités Françaises participent aux recherches. En 2024, ce sont même des étudiants venus de Nancy, Lille, Bordeaux, Strasbourg ou encore de Tübingen en Allemagne qui ont manié la truelle sur cette parcelle du Grand Jardin.
Près de 500 dés : la plus grande collection antique jamais découverte
C’est au fil de ces campagnes que les dés se sont accumulés, campagne après campagne, sans que personne ne s’attende à une telle profusion. « En 2024 on a découvert 197 dés. Depuis ils ont été étudiés. On recherche leurs types, leurs tailles, parce qu’ils appartiennent à plusieurs catégories. Dans certains cas, ils ne sont même pas joués car ce qui caractérise un dé, c’est la présence d’un chiffre », précise Thierry Dechezleprêtre. Un détail qui rappelle que tous ces objets en os ne servaient pas forcément à jouer : certains, non numérotés, avaient sans doute une autre fonction, peut-être rituelle.
Le chiffre global donne la mesure de la découverte. Pour la période de l’Antiquité, c’est la plus importante collection de dés à jouer jamais découverte. Et le contexte religieux du lieu n’est probablement pas un hasard : le jeu de dés est associé aux arts divinatoires, on peut jouer aux dés pour connaître son destin, et ces objets occupent une place importante dans le monde antique, où avec les osselets, les dés font partie des moyens utilisés pour connaître son destin. Voilà qui recadre l’interprétation du petit bâtiment aux murs peints en rouge : plutôt qu’un simple entrepôt, il pourrait avoir servi à une pratique divinatoire liée au culte de Grannus, dieu guérisseur dont on venait justement consulter les oracles.
Le chantier n’a pas cessé de livrer sa moisson depuis. Des fouilles menées cet été 2026 à quelques mètres de la mosaïque et de la basilique ont permis de retrouver des centaines de dés supplémentaires, sculptés dans des os, datant du deuxième siècle. Selon l’archéologue responsable du site, « l’organisation urbaine commence à se définir, et comme souvent dans les villes antiques, cette ville se structure vraiment, s’équipe de bâtiments importants, des quartiers se créent » à cette période, une centaine d’années après l’arrivée des premiers Romains à Grand. Le site, ouvert au public jusqu’à fin juillet chaque été, continue ainsi de repousser les frontières de ce que l’on croyait savoir sur cette cité oubliée, sans avoir encore livré son secret le mieux gardé : l’emplacement précis du temple qui lui a donné son nom.
Sources : france3-regions.franceinfo.fr | centpourcent-vosges.fr


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