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Octobre 2026 – Source Nicolas Bonnal

L’été s’achève dans une atmosphère étrange : car alors que les uns nous prédisaient le Grand Reset (grand reset qui ne fait pas encore recette…) et la crise du pétrole, la guerre et l’apocalypse, la saison a été formidable, et ce malgré les records de température. L’Espagne comme la France ont fait le plein, y compris dans les endroits jadis épargnés.
Mais, dites-donc, depuis combien de temps ne sont-ils plus épargnés ces endroits épargnés ?
Théophile Gautier écrit déjà dans son somptueux Voyage en Espagne publié vers 1840 :
Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité.
Et Lévi-Strauss ajoute dans ses extraordinaires et rebelles Tristes tropiques, tropiques qui savaient à quoi s’en tenir sur le futur des Seychelles ou des Maldives :
Aujourd’hui où des îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie tout entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique ?
De plus en plus nous voyageons sans raison, simplement pour remuer. Debord note dans sa Société du Spectacle :
Sous-produit de la circulation des marchandises, la circulation humaine considérée comme une consommation, le tourisme, se ramène fondamentalement au loisir d’aller voir ce qui est devenu banal. L’aménagement économique de la fréquentation de lieux différents est déjà par lui-même la garantie de leur équivalence. La même modernisation qui a retiré du voyage le temps, lui a aussi retiré la réalité de l’espace.
Replongeons dans le temps et relisons Gautier qui observe la déjà sinistre cathédrale de Séville (aujourd’hui c’est un hall de gare comme toutes les cathédrales européennes, incendiées ou pas) :
Le peuple aussi commence à calculer combien vaut l’or du ciboire ; lui qui naguère n’osait lever les yeux sur le blanc soleil de l’hostie, il se dit que des morceaux de cristal remplaceraient parfaitement les diamants et les pierreries de l’ostensoir ; l’église n’est plus guère fréquentée que par les voyageurs, les mendiants et d’horribles vieilles, d’atroces duenhas vêtues de noir, aux regards de chouette, au sourire de tête de mort, aux mains d’araignée, qui ne se meuvent qu’avec un cliquetis d’os rouillés, de médailles et de chapelets, et, sous prétexte de demander l’aumône, vous murmurent je ne sais quelles effroyables propositions de cheveux noirs, de teints vermeils, de regards brûlants et de sourires toujours en fleur. L’Espagne elle-même n’est plus catholique !
Même un penseur aussi serein qu’Ernst Jünger écrivait) dans Soixante-dix s’efface :
Les autos ruinent les villes; le séjour devient une « saison en enfer » le bruit, les gaz d’échappement, les dangers de mort. Quand on ne se fait pas écraser, on dépérit lentement. Même les iles lointaines en sont inondées. Sur les plages, les hôtels poussent comme des champignons, non isolément, mais par chaînes entières. Ils sont identiques, jusqu’à leurs trous de serrure : leur modèle se trouve quelque part à New York ou à Tokyo. On estime par conséquent que le nombre des voyageurs va constamment croître, et qu’il faut, dans cette perspective, engager de plus en plus de personnel. Dans les iles, l’eau va aussi se raréfier. Fièvre du boom commercial. Qu’arrivera-t-il, en cas de restrictions, de crise économique, de guerre? L’évolution est irréversible. Un hôtel vide se change bientôt en ruine ; d’un garçon de restaurant, on ne refera jamais un berger. Viennent alors des paysages spectraux.
On répète car c’est trop beau et hélas trop vrai : « d’un garçon de restaurant, on ne refera jamais un berger… »
La décennie 70 est en effet la dernière du voyage d’antan et de l’endroit épargné (Heinrich Harrer écrivait encore sur les paradis perdus) ; depuis tout a été «terminé».
En relisant les Commentaires de Debord je me suis rendu compte de l’importance du mot «disparition».
Non seulement on fait croire aux assujettis qu’ils sont encore, pour l’essentiel, dans un monde que l’on a fait disparaître, mais les gouvernants eux-mêmes souffrent parfois de l’inconséquence de s’y croire encore par quelques côtés. Il leur arrive de penser à une part de ce qu’ils ont supprimé, comme si c’était demeuré une réalité, et qui devrait rester présente dans leurs calculs. Ce retard ne se prolongera pas beaucoup. Qui a pu en faire tant sans peine ira forcément plus loin. On ne doit pas croire que puissent se maintenir durablement, comme un archaïsme, dans les environs du pouvoir réel, ceux qui n’auraient pas assez vite compris toute la plasticité des nouvelles règles de leur jeu, et son espèce de grandeur barbare. Le destin du spectacle n’est certainement pas de finir en despotisme éclairé.
La disparition est allée de pair avec le remplacement ou la falsification. L’Alhambra n’est plus l’Alhambra mais un hall de gare (on y est scanné comme dans un aéroport) doté des statues aussi fausses qu’à Florence. Pauvres lionnes…
Debord :
Le seul fait d’être désormais sans réplique a donné au faux une qualité toute nouvelle. C’est du même coup le vrai qui a cessé d’exister presque partout, ou dans le meilleur cas s’est vu réduit à l’état d’une hypothèse qui ne peut jamais être démontrée. Le faux sans réplique a achevé de faire disparaître l’opinion publique, qui d’abord s’était trouvée incapable de se faire entendre ; puis, très vite par la suite, de seulement se former. Cela entraîne évidemment d’importantes conséquences dans la politique, les sciences appliquées, la justice, la connaissance artistique.
Tout cela est logiquement allé de pair avec une baisse du niveau culturel :
La première intention de la domination spectaculaire était de faire disparaître la connaissance historique en général ; et d’abord presque toutes les informations et tous les commentaires raisonnables sur le plus récent passé. Une si flagrante évidence n’a pas besoin d’être expliquée. Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu.
L’Église catholique a accompagné cette déchéance :
Le faux forme le goût, et soutient le faux, en faisant sciemment disparaître la possibilité de référence à l’authentique. On refait même le vrai, dès que c’est possible, pour le faire ressembler au faux. Les Américains, étant les plus riches et les plus modernes, ont été les principales dupes de ce commerce du faux en art. Et ce sont justement les mêmes qui financent les travaux de restauration de Versailles ou de la Chapelle Sixtine. C’est pourquoi les fresques de Michel-Ange devront prendre des couleurs ravivées de bande dessinée, et les meubles authentiques de Versailles acquérir ce vif éclat de la dorure qui les fera ressembler beaucoup au faux mobilier d’époque Louis XIV importé à grands frais au Texas.
La copie remplace l’original, écrit Debord qui cite le maître Marx Feuerbach qui sent apparaître un faux christianisme, un néo-catholicisme, celui pour touristes :
Le jugement de Feuerbach, sur le fait que son temps préférait « l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité », a été entièrement confirmé par le siècle du spectacle, et cela dans plusieurs domaines où le XIXe siècle avait voulu rester à l’écart de ce qui était déjà sa nature profonde : la production industrielle capitaliste. C’est ainsi que la bourgeoisie avait beaucoup répandu l’esprit rigoureux du musée, de l’objet original, de la critique historique exacte, du document authentique. Mais aujourd’hui, c’est partout que le factice a tendance à remplacer le vrai.
Debord ajoute sur un sujet pointu et polémique :
Le point culminant est sans doute atteint par le risible faux bureaucratique chinois des grandes statues de la vaste armée industrielle du Premier Empereur, que tant d’hommes d’État en voyage ont été conviés à admirer in situ.
Simone Signoret avait génialement titré ses Mémoires : « la nostalgie n’est plus ce qu’elle était ». Je vois qu’en effet les rares grands-parents d’aujourd’hui (l’espèce humaine n’a plus de raison de se reproduire où que ce soit, n’ayant plus de raison d’être) n’ont rien à transmettre. Moi-même je suis né dans un monde qui était déjà dévasté et déchu, et qui ne demandait qu’à être oublié. Le fleuve de l’oubli (le Léthé) rime bien avec l’été qui a aboli tous les paysages et les cultures. Il reste une superficielle tour de Babel linguistique vite recouverte par le Basic English du business universel.
Et Marx notait dans son Manifeste :
Grâce au rapide perfectionnement des instruments de production, grâce aux communications infiniment plus faciles, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est l’artillerie lourde qui lui permet de battre en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles à tout étranger. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production; elle les force à introduire chez elles ce qu’elle appelle civilisation, c’est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.
Le monde multipolaire ou traditionnel a du souci à se faire.
Sources
- https://classiques.uqam.ca/classiques/Engels_Marx/manifeste_communiste/Manifeste_communiste.pdf
- https://www.dedefensa.org/article/levi-strauss-et-la-civilisation-cannibale
- https://www.dedefensa.org/article/bruckberger-et-labdication-de-leglise
- https://classiques.uqam.ca/contemporains/debord_guy/societe_du_spectacle/spectacle.html
- https://books.google.es/books?id=3MPj0F8xQ4MC&printsec=frontcover&hl=es#v=onepage&q&f=false
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