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L'Île-du-Prince-Édouard fait rêver les touristes pour ses plages de sable et ses falaises de terre rouge. Mais son histoire et sa culture acadiennes demeurent, elles, largement méconnues des vacanciers.
Noëlla Richard, la directrice du Musée acadien de l'Île-du-Prince-Édouard, confirme l'ampleur de ce phénomène. Entre juillet et août, la majeure partie des quelque 4000 visiteurs qui franchissent le seuil de l'établissement entend parler des Acadiens de l’île pour la première fois.
Dans les allées, les visages des touristes québécois traduisent cet étonnement. Beaucoup ignoraient l'importance de la communauté, à l'instar de Marie-Hélène Gaillon.
On en avait entendu parler, mais on ne savait pas qu'elle était aussi importante parce que, dans le fond, un quart des habitants de l'île ont des descendances acadiennes. Toute cette histoire-là, nous ne la connaissions pas, explique Marie-Hélène Gaillon.

L'histoire acadienne touche de près Marie-Hélène Gaillon et son mari Daniel Léveillée. Ce dernier a découvert par son arbre généalogique qu’il descendait en ligne directe de la branche des LeBlanc, établie à Grand-Pré dès 1604.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Même son de cloche du côté de Katherine Rogers-Vallée, une autre touriste venue du Québec.
Malheureusement, je n'avais pas l'impression qu'il y avait tant d'Acadiens sur l'île. Je pensais que c'était vraiment plus au Nouveau-Brunswick, puis en Nouvelle-Écosse.
Manque d'infrastructures
Un peu plus loin, au Village musical acadien situé à Abram-Village, le constat est similaire pour Virginie Vanhoorne et Maxime Dhont, un couple de touristes venu de France.
C’est après avoir discuté avec des Acadiens à Chéticamp, en Nouvelle-Écosse, que l'envie leur est venue de pousser leur exploration jusqu'ici. Mais l'immersion reste une surprise, comme l'explique Maxime Dhont.
On savait que [les Acadiens] existaient, mais je ne savais pas forcément où est-ce qu'ils habitaient, et qui ils étaient, d'où ils venaient, reconnaît-il.
Sa conjointe, Virginie Vanhoorne, abonde dans le même sens : j'ai vu pour préparer un petit peu le voyage, mais je m'attendais pas à ce que ce soit une culture aussi marquée.

« On a envie de comprendre l'histoire de ces gens qui parlent toujours français, 400 ans après leur arrivée ici », expliquent Virginie Vanhoorne et Maxime Dhont, originaires de France.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Face à ce manque flagrant de visibilité, les responsables acadiens du secteur refusent de se voiler la face.
Les efforts de promotion ne manquent pourtant pas. L'Association touristique acadienne — forte de ses 18 membres — déploie sa marque Île Acadie à travers un site Internet, une présence sur les réseaux sociaux et la distribution de dépliants.
Cependant, selon son directeur général, Edgar Arsenault, faute de structures d'accueil, notamment dans la région Évangéline, les visiteurs consomment les produits culturels acadiens au passage, avant de s'en retourner passer la nuit à Charlottetown ou à Cavendish.
On est sous-développé. On n'a pas assez d'infrastructures ou de produits pour garder le touriste sur place... On n'a même pas d'hébergement pour qu'ils aillent coucher.
Miser sur le tourisme d’expérience
Pour changer la donne, Edgar Arsenault suggère de capitaliser sur les acquis des dernières décennies. Après s'être longuement battue pour bâtir des écoles et des centres scolaires communautaires désormais présents dans toutes les régions, la communauté acadienne pourrait y greffer le développement de l'économie touristique.
Ce serait intéressant d'ajouter l'économie touristique à ces centres communautaires-là. Ça amènerait une opportunité de revenu, ça créerait un peu de richesse, affirme-t-il.
Pour mieux retenir les visiteurs, l’Association touristique acadienne veut également passer d'un tourisme de visite à un tourisme expérientiel.

« Notre objectif, c'est de voir comment on peut ajouter de nouveaux produits touristiques acadiens et agrandir la saison touristique », explique Edgar Arsenault.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Edgar Arsenault mise sur la création de véritables forfaits immersifs pour faire vivre la culture de l'intérieur. Son idée est de proposer des sorties en mer pour s'initier à la pêche au homard, ou encore un accès exclusif aux coulisses des spectacles pour en dévoiler l'envers du décor.
Selon lui, le potentiel de développement touche l'ensemble du territoire, d'un bout à l'autre de l'île. Il évoque notamment des sites comme le Lieu historique national Roma à Trois-Rivières, la Banque des fermiers de Rustico ou encore la maison Doucet.
Pour Marcel Bernard, président du Village musical acadien, une offre touristique acadienne digne de ce nom doit impérativement s'appuyer sur trois piliers indissociables : la nourriture, l’histoire et la musique.
Manque de promotion
De ce côté-là, le Village musical acadien semble bien tirer son épingle du jeu. Grâce à une stratégie marketing axée sur l'authenticité de la culture acadienne et à une forte présence sur les réseaux sociaux, le Village parvient à séduire un large public de vacanciers venus du Québec, du Nouveau-Brunswick et même de l’Ontario.
Cette recette séduit également au-delà des frontières : en vendant l’expérience acadienne clé en main à des voyagistes, le site accueille 75 autobus cet été, transportant pour la plupart des visiteurs américains.
Pour l'institution, les retombées économiques de cette stratégie sont réelles. Nos chiffres démontrent que cela génère des revenus d'environ 700 000 $ par année, rapporte Marcel Bernard.

« Je vois très peu d'emphase sur le produit touristique acadien », regrette Marcel Bernard du Village musical acadien.
Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult
Mais sur le plan de la promotion globale à l'échelle de la province, le responsable estime que le compte n'y est pas.
On ne met pas assez de pression envers le gouvernement pour faire connaître le produit touristique acadien. Je pense qu'on est rendu peut-être trop francophone : on parle de francophonie, mais quel est le produit derrière?
On ne parle pas assez du patrimoine acadien. J'aimerais voir plus d'efforts faits de ce côté-là. Le monde ne connaît pas assez bien notre histoire, poursuit Noëlla Richard.
Budgets limités et équipes réduites
Au-delà des discours, la réalité financière freine les ambitions des acteurs locaux. Avec des enveloppes modestes d'environ 30 000 $ pour le marketing et autant pour le développement, l'Association touristique acadienne dispose de peu de leviers, sachant que la conception d'un simple guide papier représente déjà un coût de 20 000 $, précise Edgar Arsenault.
À ce manque de moyens financiers s'ajoute un manque de personnel. L'exemple du directeur général de l'Association touristique acadienne est à ce titre éloquent. Bien qu'officiellement à la retraite, Edgar Arsenault doit lui-même cumuler 25 heures de travail par semaine pour maintenir l'association à flot, faute de dénicher un employé permanent pour prendre la relève.
Cet été, l'association peut toutefois souffler grâce à l'embauche de deux étudiants. De plus, un soutien financier de l'Agence de promotion économique du Canada atlantique insuffle un nouvel élan. Ces fonds permettront de piloter six projets de développement de produits touristiques acadiens répartis sur l'ensemble de l'île, avec un accent particulier mis sur les régions d'Évangéline et de Rustico.
C’est donc tout un écosystème qui cherche aujourd'hui son équilibre. Entre des budgets serrés, des équipes réduites et l’impératif de créer des expériences concrètes et immersives pour inciter les voyageurs à prolonger leur séjour, le tourisme acadien à l'Île-du-Prince-Édouard est à la croisée des chemins.


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