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Le tortueux chemin du deuil

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Faire le deuil d’un enfant, d’un conjoint ou de tout être cher est un cheminement extrêmement difficile qui peut même, dans certains cas, sembler impossible. En outre, les commentaires indélicats de gens, comme « Tu auras l'occasion de faire un autre enfant » ou encore « Tu finiras par retrouver l'âme sœur », n'arrangent pas les choses.

Le 28 février 2015, le monde de Noëlla Somerville s’effondre quand son conjoint, originaire de la Colombie- Britannique, Daniel Somerville, avec qui elle a passé 12 ans, meurt des suites d’un cancer du cerveau diagnostiqué tardivement.

Elle ne réalise pas sur le coup que son amoureux est vraiment parti pour toujours. C’est un an plus tard que la réalité la rattrape, sans ménagement. La solitude devient impitoyable.

Sa chaleur me manque. On a tous besoin de contact humain, et ce contact, je ne l’ai plus depuis 11 ans : et ça, c’est vraiment difficile.

Pour tenter de combler un tant soit peu ce vide, Noëlla Somerville a adopté un chiot. Il me fait rire.

Noëlla Somerville et son conjoint décédé, Daniel, en octobre 2014.

« La relation d’amitié qu’on avait me manque. On faisait tout ensemble. Maintenant, les difficultés qui arrivent dans ma vie, je les affronte toute seule », dit Noëlla Somerville au sujet de son conjoint disparu.

Photo : Fournie par Noella Somerville

La vie sans Bruno

Autre lieu, même souffrance liée au deuil.

Émélie Hébert Poulin vit à Saint-Sauveur, au Québec. Elle fait la connaissance de Bruno en 2006. Les deux tourtereaux deviennent conjoints de fait en 2010 et se marient en septembre 2023.

Moins de deux mois plus tard, Bruno meurt, laissant Émélie dans un déchirement sans nom.

J’ai reçu le certificat de mariage et le certificat de décès presque en même temps.

Émélie Hébert Poulin constate que, les premiers mois, la personne endeuillée est comme encore sous le coup de l'adrénaline. C’est souvent plus tard que son cerveau commence à se rendre à l'évidence. « J’ai du mal à comprendre que je ne reverrai plus jamais Bruno. »

Elle explique qu'il arrive des moments où on commence à s’y faire, mais, la seconde d’après, le souvenir revient au galop. Bruno est ainsi l’absent le plus présent dans sa vie.

Noëlla Somerville résume ainsi la situation dans laquelle on se trouve dans ces circonstances : Oui, tu continues ta vie, mais tu n’oublies pas.

Émélie Hébert Poulin et Bruno tout joyeux près d'un plan d'eau et au milieu d'une nature verdoyante.

Émélie Hébert Poulin affirme que, en plus du deuil de son conjoint disparu, Bruno (à gauche), elle doit aussi faire le deuil de personnes bien vivantes, celui des 90 % des membres de son cercle social qui, dit-elle, se sont volatilisés.

Photo : Fournie par Émélie Hébert Poulin

Le poids des mots

Pendant que ces personnes portent tant bien que mal le poids de leur deuil, certains commentaires ravivent la douleur, selon Émélie Hébert Poulin.

Elle évoque des propos qui partent d’une bonne intention, mais qui ont l'effet contraire, par exemple : Au moins, vous n’avez pas d’enfant ou encore Au moins, tu es encore jeune, tu peux refaire ta vie.

Selon elle, ces paroles font mal parce que c’est comme si elles venaient, pour ainsi dire, invalider la douleur du deuil. « Le message qu'on entend par là est : "Arrête de nous casser les oreilles avec ta peine, ça pourrait être bien pire. Donc, sois reconnaissante, tu sais". »

Émélie Hébert Poulin affirme que, plus une personne en deuil reçoit ce genre de commentaires, plus elle se recroqueville sur elle-même.

Elle mentionne une autre catégorie de commentaires, qu’elle qualifie d’insensibles. Elle raconte à ce propos que, pendant qu’elle se tenait à l’endroit où elle a planté un arbre avec les cendres de son mari, une femme lui a lancé : Je sais ce que tu vis, je viens de me séparer.

« Évidemment, je sais qu’un divorce, c’est un deuil aussi, et tous les deuils sont valides. Mais, dans ces circonstances, c’est insensible de dire ça à une veuve », déplore Émélie Hébert Poulin.

Quand on parle de deuil ou de n’importe quelle autre souffrance humaine, l’intention compte moins que l’impact des paroles et des gestes.

Une femme regarde devant elle dans un lieu faiblement éclairé.

Noëlla Somerville vit dans une grande solitude depuis la disparition de son conjoint, Daniel, en 2015.

Photo : Radio-Canada / Geneviève Tardif

Noëlla Somerville relate un épisode qu'elle a du mal à oublier. C’est lorsqu’elle a confié à une chamane qu’elle ne croyait pas qu’elle pourrait vivre un nouvel amour aussi intense et merveilleux que celui qu’elle avait connu avec Daniel.

Celle-ci lui a répondu : Si, l’amour du Saint-Esprit.

L'amour du Saint-Esprit, c’est invisible, ce n’est pas touchable alors que, moi, je veux un contact humain. Alors, j’étais déçue de sa réponse.

Noëlla Somerville dit par ailleurs qu’elle est mal à l’aise quand on la qualifie constamment de veuve : Je n’aime pas qu’on mette ainsi une étiquette parce que la veuve peut, peut-être, retomber en amour à un moment donné.

Émélie Hébert Poulin dit, pour sa part, que c’est plutôt le fait de lui dire qu’elle est devenue célibataire qui la dérange le plus : Dans mon cœur et dans ma tête, je reste mariée à Bruno.

Une fillette, Lukah, tient une photo d'un bébé sur un lit d'hôpital.

Lukah, qui tient ici une photo d'elle sur un lit d'hôpital après avoir subi une lourde opération à laquelle elle a survécu, est décédée six ans plus tard.

Photo : Fournie par Tanis Mitchell

Peut-on passer au travers du deuil?

Tout en estimant que le deuil n’a pas d’échéancier, Émélie Hébert Poulin ne pense pas qu’on puisse vraiment passer au travers. Elle ne croit pas non plus que le temps puisse panser la douleur liée au deuil.

Tanis Mitchell est une mère de famille d’Okotoks, près de Calgary. En 2018, sa fille Lukah, 1 an, a survécu à des complications liées à une opération chirurgicale qui a entraîné une défaillance multiviscérale ayant nécessité plusieurs greffes d'organes. Mais, six ans plus tard, la petite fille est décédée.

Bien que Tanis Mitchell ait vécu ce drame comme une amputation de sa propre personne, elle dit n’avoir pas trop tardé à accepter ce sort.

Elle explique que cela est peut-être dû au fait qu'elle avait déjà anticipé ce deuil, ayant perdu tout espoir de voir sa fille survivre à la lourde opération qu’elle avait subie.

Je ne dirais pas que le temps guérit, mais je pense qu’il nous donne davantage de chances d’accepter la réalité de la mort.

Une mère porte sa fille dans les bras.

La disparition brutale de Lukah a profondément affecté sa mère, Tanis Mitchell.

Photo : Fournie par Tanis Mitchell

Toutefois, selon Tanis Mitchell, cela ne change en rien le rapport à la mort : D’une certaine manière, ce rapport s’intensifie au fil du temps, car nous prenons conscience de la réalité du caractère définitif de la mort, ce qui a été difficile à accepter pour moi.

Luce Des Aulniers est anthropologue spécialiste du deuil et professeure émérite de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). L'expérience de la mort se vit à travers la souffrance du deuil, note-t-elle à ce propos.

Selon elle, il faut aborder le deuil non pas comme l’acceptation de la mort, mais plutôt comme l’acceptation de se voir anéanti par l’entaille que cela fait à notre humanité.

Elle explique que cette entaille, bien que forcément douloureuse, n'est pas éternelle.

Au début du deuil, on a l'impression qu'on ne passera jamais au travers, on est dans le tragique pur.

Luce Des Aulniers au micro de Catherine Perrin.

Luce Des Aulniers est anthropologue spécialiste du deuil et professeure émérite à l'Université du Québec à Montréal (UQUAM). (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

Ce tragique, dit-elle, est lié au fait que le deuil entraîne dans l'inconnu, révélant ainsi toute la vulnérabilité humaine.

Tout en reconnaissant le risque de sombrer dans les conduites de mortification, l’anthropologue explique que la peine du deuil, aussi violente soit-elle, finit par s’adoucir.

Cela ne veut pas dire qu'on ne se manque pas, le manque est là, tout le temps. Quand il s'atténue, la gratitude d'avoir vécu cette relation-là avec l’être cher disparu se change en acceptation.

Elle fait remarquer, par ailleurs, que le degré d’intensité du deuil dépend aussi du type de relation qu’on avait avec la personne disparue et des circonstances de sa mort. Si elle meurt subitement et qu’on s'était chicanés la veille, le caractère dramatique va être accentué.

Julie Vieira est assise devant une table où sont exposés des objets sur le thème de la mort.

Accompagnatrice de fin de vie non médicale, Julie Vieira dit : « On ne passe pas au travers du deuil, on apprend à vivre avec. »

Photo : Fournie par Julie Vieira

La nature, cette consolatrice discrète

Julie Vieira est accompagnatrice de fin de vie non médicale au Québec. Elle explique que son travail consiste, entre autres, à offrir aux personnes en deuil une écoute active, à les aider à formuler l’aide dont elles ont besoin, et aussi à les aider à démêler l’écheveau d’émotions mixtes qui les taraudent.

C’est plus pour prendre la main d’une personne pour la stabiliser, pour qu’elle puisse marcher par elle-même, plutôt que de la prendre par la main et la tirer, dit-elle.

Une femme se prélasse au milieu de la nature.

La nature sert de dérivatif à Émélie Hébert Poulin.

Photo : Fournie par Émélie Hébert Poulin

Par ailleurs, comme le note Luce Des Aulniers, la nature, grâce à sa douceur enveloppante, aide à porter le deuil, mais à condition de savoir en profiter : Si l'on marche sur un sentier en ne pensant qu’à sa peine, on aura seulement eu de l’air pur.

Elle déconseille de se jeter dans les bras de la nature dans une logique opératoire, soit en préétablissant des objectifs précis.

Émélie Hébert Poulin dit que, dans son processus de deuil, la nature a l'effet d'un baume sur son cœur : « Elle me donne à voir qu’il y a encore de la beauté dans le monde. »

Elle se dit particulièrement attirée par les fleurs, « autant vivantes que fanées ».

Charles Baudelaire n’avait-il pas écrit Les fleurs du mal pour dire qu’on peut aussi trouver du beau dans le mal?

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