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Le pinot noir, ce célèbre cépage de la Bourgogne dont on tire des vins rouges prestigieux, tels que le Romanée-Conti, est identique à celui qui était cultivé au Moyen Âge. François 1er et Catherine de Médicis ont donc bu du vin issu de raisins identiques à ceux qui sont utilisés pour faire les pinots noirs que nous buvons aujourd’hui. C’est ce que révèle notamment une grande étude d’archéogénomique des vignes de France, publiée dans Nature Communications, qui met en lumière l’origine des vignes et l’évolution des pratiques de viticulture de ce pays réputé pour ses bons vins.
Cette vaste étude consistait à séquencer le génome de pépins de raisin exhumés de sites archéologiques de l’âge du fer, de l’époque de la Gaule romaine et de la période médiévale aux quatre coins de la France. La cinquantaine de pépins étudiés couvrait près de 4300 ans d’histoire de la vigne en France.
Les plus anciens pépins analysés, notamment ceux trouvés à Nîmes qui datent de l’âge du bronze, soit de 2300 à 2000 ans avant notre ère, et ceux exhumés à Lattes (au sud de Montpellier) qui remontent à l’âge du fer, soit de -500 à -475, étaient le résultat d’un croisement de vignes sauvages, Vitis sylvestris, dont la variété dominante, Syl-W2, est aussi la lignée sauvage la plus abondante aujourd’hui en France.
Les chercheurs ont par ailleurs découvert les caractéristiques génétiques de variétés modernes domestiquées dans des pépins prélevés sur des sites remontant à l’âge du fer, dans le sud de la France, notamment à Marseille (pépins datant de 600 à 400 avant notre ère), à Martigues (de -300 à -200) et à Lattes (de -575 à -25).
Début de la viticulture
L’apparition de ces variétés domestiques marque ainsi le début de la viticulture en France, souligne en entrevue l’auteur principal de cette étude, Ludovic Orlando, directeur du Centre d’anthropobiologie et de génomique de Toulouse.
« Autrement dit, des humains ont, à ce moment-là, à cet endroit-là du monde, mis en place la culture de la vigne. Mais ça ne veut pas dire que la viticulture est apparue pour la première fois dans le monde à ce moment-là. La culture de la vigne est apparue dans notre jeu de données en France, pour la première fois, il y a 2600 ans avant aujourd’hui. Mais comme nous avions moins d’échantillons datant de l’âge du bronze qui précèdent 600 av. J.-C., on ne peut pas garantir que si on en avait séquencé plus, on n’aurait pas trouvé quelque chose un peu plus tôt. C’est pourquoi on qualifie cette date d’ante quem, date à partir de laquelle il n’est plus possible d’en douter. Cela dit, 600 ans avant notre ère, c’est ce que les archéologues ont toujours écrit pour la France. [Et qui correspond au moment où les Grecs fondent la cité de Marseille] », précise le chercheur.
« La domestication, soit l’acte de transformer le sauvage en quelque chose que l’on cultive pour la première fois, est apparue bien avant », précise-t-il. Selon une étude parue dans Science en 2023, la vigne sauvage aurait été domestiquée simultanément, mais indépendamment, dans le Caucase et dans le Croissant fertile, cette bande de terre du Proche et du Moyen-Orient qui borde la Méditerranée, il y a 11 500 ans.
Croisements dès l’âge du fer
Les données génétiques recueillies par les chercheurs indiquent aussi que les diverses variétés domestiques qui sont présentes en France dès l’âge du fer possèdent « des liens génétiques avec des variétés du Levant (Proche-Orient), de l’Asie du Sud-Ouest, des Balkans et de la péninsule ibérique » et « résultent vraisemblablement d’échanges multiples sur de longues distances », spécifient les auteurs de l’article.
Mais les vignes cultivées durant l’âge du fer dans le sud de la France ne se composaient pas strictement de variétés domestiques : elles étaient souvent issues de croisements avec des vignes sauvages locales, voire du Levant. « On voit que les cultivateurs ont mélangé des vignes. Ont-ils fait ces croisements de manière volontaire dans le but de développer de nouvelles variétés mieux adaptées aux conditions environnementales locales ? On ne peut pas le dire avec nos données », affirme M. Orlando.
Pendant la domination romaine, de tels croisements ont eu lieu autant dans la partie nord de la France (Troyes, Horbourg-Wihr) que dans le sud (Nîmes, Valros, Antibes), et avec des vignes sauvages du Levant et du Caucase, voire des lignées communément utilisées aujourd’hui comme cultivars (variétés cultivées) au Caucase.
« Ces observations indiquent que des contacts de longue distance se sont poursuivis durant la période romaine et ont apporté des graines ou des boutures en France, soit directement du Levant et du Caucase, soit indirectement par la Grèce ou l’Italie. Ces introductions ont visiblement été intégrées avec succès dans le système de viticulture local et ont contribué à la diversité génétique des vignes cultivées dans la Gaule romaine », décrivent les auteurs.
L’importance des boutures
Les chercheurs ont également pu déterminer le moment où l’on a commencé à avoir recours à la reproduction végétative par bouturage (à partir d’une feuille) ou par marcottage (par enracinement d’une tige). Cette technique de reproduction, qui produit des clones, soit des vignes génétiquement identiques à la plante mère, aurait été utilisée dès l’âge du fer, comme en témoigne l’adéquation génomique entre des pépins datant de -625 à -500 trouvés à Saint-Maximin et des pépins datant de 500-400 avant notre ère exhumés à Marseille, située à environ 40 km.
Autre exemple encore plus patent de l’usage de la propagation végétative durant l’époque romaine : un pépin datant des 50 premières années de notre ère trouvé à Horbourg-Wihr, dans le nord-est de la France, s’avère génétiquement identique à deux pépins mis au jour dans le sud de la France, plus précisément à Mauguio (ans 0-200) et à Valros (100-200), situées respectivement à 560 et à 610 km de Horbourg-Wihr. De plus, des copies conformes de pépins provenant de Limoges et liés à l’époque romaine (170-240) ont été découvertes sur le site médiéval de Valenciennes (nord, 1100-1200).
L’existence de clones séparés chronologiquement par un millénaire et géographiquement par 530 km confirme que la reproduction végétative était devenue une technique répandue dans la culture de la vigne en France durant les périodes romaine et médiévale.
« De toute évidence, cette technique était aussi un moyen de perpétuer des variétés de vignes qui s’avéraient précieuses en raison de leurs propriétés intéressantes et de se les échanger », note Ludovic Orlando.
Les chercheurs ont également remarqué que le génome de pépins datant de 1027-1160, extraits du site médiéval d’Ibiza, en Espagne, concordait exactement avec celui du cultivar folha de figueira, une variété de raisin blanc qui pousse aujourd’hui au Portugal.
De plus, un échantillon prélevé à Valenciennes et remontant à entre 1400 et 1500 s’est avéré identique à la très renommée variété de raisin rouge pinot noir, qui est aujourd’hui l’une des plus prisées par l’industrie du vin, car elle est à l’origine des bouteilles les plus prestigieuses du monde.
« Le pinot noir était déjà bien établi au XVe siècle, et la version de cette époque est génétiquement la même que celle d’aujourd’hui. Le pinot noir est aussi connu pour avoir influencé beaucoup de cépages, c’est-à-dire que beaucoup d’autres types de vignes ont comme ancêtre le pinot noir [ils y sont apparentés au premier ou au second degré]. Autrement dit, ces vignes ont été mélangées avec le pinot noir à un moment donné », explique M. Orlando.


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