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Entretien avec Philippe Poirrier, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Bourgogne Europe. Il a notamment publié à La Documentation française Politiques et pratiques de la culture (2017), Les politiques de la culture en France (2016) et Quelle politique pour la culture ? Florilèges des débats (2014).
À force de vouloir répondre à tous les besoins, l’État culturel est-il devenu une machine bureaucratique lourde, coûteuse et difficile à réformer — autrement dit, un concentré des dérives de l’État en général ?
La situation française est plus contrastée, et la puissance de l’État culturel mérite d’être évaluée à sa juste mesure. Son rôle est certes essentiel, mais ne s’apparente pas à un Léviathan moderne. Le ministère de la Culture concentre ses efforts sur les grandes institutions culturelles, presque toutes situées à Paris. En réalité, en région, ce sont les collectivités locales (régions, départements et, surtout, municipalités) qui jouent le premier rôle. Les communes jouent un rôle majeur dans la vie culturelle du pays.
La politique culturelle en France se singularise par un écosystème polycentrique qui voit intervenir l’État et ses services déconcentrés, ainsi que les collectivités locales. Cette synergie, qui repose sur des partenariats formalisés et des financements croisés, assure la diversité et le pluralisme du paysage culturel national.
Depuis 30 ans, les communes (en fonction, bien sûr, de leur taille) ont mieux structuré leur politique culturelle, ont professionnalisé leurs services, se sont mises en étroite relation avec les acteurs culturels des territoires. Cette ambition politique partagée permet à nos concitoyens d’accéder à une offre culturelle diversifiée sur l’ensemble du territoire national, même si les métropoles régionales jouent un rôle central.
Dans un contexte de finances publiques sous pression, notamment en France, jusqu’où est-il légitime pour le milieu culturel d’exiger davantage de fonds publics ? Y a-t-il un point de saturation ?
Dans le cadre de la crise des finances publiques, le ministère de la Culture participe aux économies demandées ; de même, de nombreuses collectivités locales ont réduit leur dépense culturelle. En réalité, les choix sont avant tout politiques : faut-il préserver un service public de la culture, le seul à être en capacité à préserver une diversité culturelle et un équilibre territorial face au libre marché et à la puissance des industries culturelles ?
La situation est particulièrement difficile, car les communes sont à la recherche de marges de manœuvre pour maintenir et développer leurs politiques culturelles dans un contexte marqué par plusieurs années de baisse importante des dotations de l’État et une réduction du pouvoir fiscal.
De plus, la succession des crises sanitaire et énergétique, ainsi que l’inflation, a aggravé cet état d’incertitude qui pèse lourdement pour envisager l’avenir. Certains élus ont pu considérer que la culture n’était plus qu’un élément d’ajustement et pouvait être sacrifiée en période de contrainte budgétaire accrue. Les acteurs culturels ont diversifié leur ressource et font appel au mécénat et au partenariat avec des entreprises privées.
Le soutien public tend-il à favoriser une certaine conception de la création contemporaine, parfois liée aux questions de diversité, au détriment d’autres formes ou du patrimoine ? L’État culturel fait-il des choix idéologiques ?
Non, la politique culturelle en France ne repose pas sur des choix idéologiques. Depuis une trentaine d’années, un large consensus, partagé par l’ensemble des familles politiques, assurait plusieurs objectifs aux politiques de la culture : rendre accessible la culture au plus grand nombre ; soutenir la création contemporaine et les artistes ; protéger et valoriser les patrimoines. La montée des populismes, à l’extrême droite surtout, a fragilisé ce consensus. Certaines collectivités ont affiché des choix qui peuvent relever d’une forme de censure.
De même, l’extrême droite, relayée par les médias du groupe Bolloré (Canal+, Europe 1, Le Journal du dimanche), est favorable à une privatisation de l’audiovisuel public. Ce dernier (France TV, Radio France ou encore la chaîne franco-allemande Arte) joue un rôle essentiel dans la vie culturelle nationale et a développé une offre culturelle de grande qualité sur ces plateformes.
Après des décennies d’investissement, peut-on encore soutenir que les politiques culturelles ont réussi à démocratiser l’accès à la culture ? Ou faut-il parler d’un échec ?
Là encore, il faut être mesuré quant à l’évaluation. Les statistiques confirment certes une inertie liée aux grandes données sociologiques (capital culturel, urbain versus monde rural). Dresser un constat d’échec serait trop rapide.
L’offre culturelle s’est densifiée et diversifiée. Elle est présente sur l’ensemble du territoire, plus seulement en région parisienne, et notamment dans les métropoles régionales. La culture participe à l’attractivité des territoires et contribue à l’offre touristique, secteur économique essentiel dans bien des régions françaises.
En France comme au Québec, peu de partis semblent remettre en cause en profondeur le modèle de l’État culturel. Qui porte aujourd’hui une véritable volonté de réforme — ou de rupture ?
En France, les partis politiques sont peu présents dans le débat sur l’avenir de la politique culturelle. Ce dossier n’est pas considéré comme une priorité par bien des élus. Seule l’extrême droite porte un projet alternatif dans le cadre d’une véritable « guerre culturelle » : la volonté d’affaiblir le service public de la culture et de mettre en avant une offre culturelle essentiellement patrimoniale, peu sensible à la diversité de la création contemporaine.
Les prochaines échéances électorales seront sans doute cruciales. Les acteurs culturels se mobilisent déjà pour défendre un modèle qui envisage le service public de la culture comme un rouage de la démocratie et de la République.
Faut-il réformer l’État culturel en profondeur… ou accepter qu’il soit, en partie, devenu irréformable ? Quelles seraient, selon vous, les mesures les plus urgentes ?
Il est bien sûr toujours nécessaire d’amender l’État culturel afin qu’il puisse faire face aux défis d’aujourd’hui. Le plus urgent est sans doute de développer davantage l’enseignement artistique et culturel à tous les niveaux, du primaire à l’enseignement supérieur. Le ministère de la Culture doit aussi être en mesure de répondre aux défis posés par l’intelligence artificielle.
Plusieurs acteurs soulignent également la nécessité de ne pas seulement soutenir les grandes institutions culturelles, mais d’être sensible aux associations qui participent au vivre-ensemble sur le terrain.


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