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Le long des côtes méditerranéennes s’étire depuis un siècle une colonie de fourmis de 6 000 km : ce que des chercheurs suisses ont mesuré en 2002 n’était pas censé exister

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Six mille quatre kilomètres de côtes, une seule et même colonie. C’est le résultat obtenu en 2002 par une équipe de l’Université de Lausanne, menée par Laurent Keller, en testant l’agressivité de fourmis d’Argentine prélevées le long du littoral méditerranéen et atlantique. La supercolonie principale, qui s’étend sur 6 000 km de l’Italie à la côte atlantique espagnole, forme le plus grand ensemble coopératif jamais enregistré. Un chiffre qui n’aurait rien de choquant s’il concernait une espèce migratrice. Mais il s’agit d’une fourmi de trois millimètres, incapable de parcourir plus de quelques mètres dans sa vie entière.

À retenir

  • Une colonie de fourmis d’à peine trois millimètres s’étend sur plus de 6 000 kilomètres sans jamais se battre
  • Une expérience révolutionnaire a montré que des fourmis séparées par l’Italie se comportent comme des sœurs
  • Un goulot d’étranglement génétique a rendu ces fourmis incapables de se reconnaître comme ennemies

Sommaire

  1. Une expérience simple qui a tout changé
  2. Le mensonge chimique qui rend la guerre impossible
  3. Une armée sans frontières internes

Une expérience simple qui a tout changé

Le protocole des chercheurs tenait en une idée toute bête : mettre deux fourmis face à face et regarder ce qu’il se passe. Chez la plupart des espèces, deux ouvrières issues de nids différents se reniflent, s’identifient comme étrangères et se battent, parfois à mort. L’agressivité n’a jamais eu lieu entre individus de la même supercolonie, même quand ils provenaient de nids très éloignés, alors qu’elle était systématiquement sévère entre supercolonies. deux ouvrières prélevées à des centaines de kilomètres l’une de l’autre, sans le moindre ancêtre commun récent, se comportent en parfaites colocataires. Elles se toilettent, échangent de la nourriture, cohabitent sans le moindre signe d’hostilité.

Le détail qui a intrigué l’équipe suisse, c’est la découverte de deux supercolonies distinctes et gigantesques en Europe du Sud, la supercolonie catalane et la supercolonie principale. Un peu comme si deux nations pacifiques coexistaient sur le même continent sans jamais se mélanger, chacune fermée à l’autre mais totalement ouverte en interne. La frontière chimique entre les deux est aussi nette qu’une frontière géopolitique, sauf qu’elle se joue à l’échelle moléculaire.

Le mensonge chimique qui rend la guerre impossible

Chez les fourmis, l’identité ne se lit pas sur un visage : elle s’exprime en molécules. Chaque individu porte sur sa carapace un cocktail d’hydrocarbures cuticulaires, une sorte de carte d’identité olfactive qui permet normalement de distinguer un membre du nid d’un intrus. Ces hydrocarbures cuticulaires sont des signaux cireux présents sur l’exosquelette, utilisés pour la reconnaissance entre colonies.

Le problème, pour la fourmi d’Argentine introduite en Europe, c’est que cette carte d’identité est devenue illisible faute de variété. Quand une colonie démarre avec seulement une poignée de reines et d’ouvrières, leur ascendance commune réduit les différences chimiques, au point que toutes les colonies filles finissent par porter la même signature. Des travaux récents estiment que ces populations européennes seraient issues d’à peine une dizaine d’individus reproducteurs fondateurs, révélant un effet fondateur marqué. Un goulot d’étranglement génétique aussi sévère explique pourquoi des fourmis séparées par la longueur de l’Italie ne se distinguent plus les unes des autres : elles sentent, chimiquement, comme des sœurs.

La situation contraste violemment avec ce qui se passe dans l’aire d’origine de l’espèce. Dans l’aire sud-américaine d’origine, les populations de Linepithema humile présentent une structure plus fragmentée et les ouvrières issues de colonies différentes peuvent se montrer agressives entre elles. Là-bas, une colonie reste modeste, cantonnée à quelques mètres ou tout au plus quelques kilomètres. En Europe, l’espèce a perdu ce réflexe défensif et en a tiré un avantage colossal.

Une armée sans frontières internes

Ne plus se combattre change tout à l’échelle d’un écosystème. Chaque bagarre entre colonies coûte de l’énergie, des ouvrières blessées, du temps de recherche de nourriture perdu. En supprimant ce coût, la fourmi d’Argentine peut consacrer toutes ses forces à l’exploitation du territoire. La perte d’agressivité entre un nombre énorme de nids a éliminé une grande partie des coûts liés à la défense des territoires, ce qui permet d’atteindre des densités très élevées et de concentrer l’énergie sur la récolte de ressources et la compétition avec d’autres espèces. Résultat : les fourmis locales, qui elles se battent encore entre colonies rivales, n’ont tout simplement pas les moyens de résister à une armée unifiée.

L’espèce est arrivée sur le continent au début du XXe siècle, introduite accidentellement en Europe il y a un peu plus d’un siècle via les cales de navires marchands chargés de plantes en provenance de la région du fleuve Paraná. Le climat méditerranéen, très proche de celui de son aire d’origine, lui a offert un terrain de jeu presque parfait. Aujourd’hui, ces fourmis sont familières à quiconque a déjà vécu sur le littoral entre l’Espagne et l’Italie : ce sont elles qui envahissent en colonnes serrées les pots de confiture laissés ouverts sur un plan de travail.

Le phénomène ne s’arrête pas aux frontières européennes. Des analyses comparatives ont montré que ces populations partagent des profils chimiques avec des supercolonies repérées ailleurs dans le monde, notamment en Californie et au Japon, laissant penser à un unique réseau coopératif à l’échelle planétaire. Rien de comparable n’existait auparavant chez les insectes sociaux : avant cette découverte, le plus vaste ensemble connu était une colonie japonaise regroupant environ 306 millions d’ouvrières réparties sur 45 000 nids, mais confinée à moins de trois kilomètres carrés. La supercolonie méditerranéenne pulvérise cette référence en changeant carrément d’échelle géographique.

Ce qui rend l’histoire presque vertigineuse, c’est que personne, parmi ces milliards d’ouvrières, ne verra jamais l’ensemble du territoire qu’elle occupe. Une fourmi née près de Barcelone et une autre éclose en Toscane appartiennent à la même société sans qu’aucune rencontre entre elles ne soit jamais possible de leur vivant. La colonie existe pourtant bel et bien, comme une nation sans capitale ni frontière visible, tenue ensemble par une simple molécule cireuse déposée sur chaque carapace.

Sources : letemps.ch | link.springer.com | researchgate.net

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