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À Jbeil, l’ancienne Byblos, les visiteurs québécois qui parcourent l’enceinte du site archéologique découvrent un détail familier. Près de l’imposant château croisé, un panneau rappelle encore aujourd’hui la contribution du gouvernement du Québec à sa mise en valeur.
Cette coopération fut notamment portée par Louise Beaudoin et Ghassan Salamé, aujourd’hui ministre libanais de la Culture. Ancien universitaire, diplomate et intellectuel de premier plan, Salamé incarne cette génération de Libanais qui ont voulu reconstruire leur pays par la culture autant que par la politique.
Ce rappel n’est pas nostalgique. Le Québec entretient depuis longtemps avec le Liban des liens que la Francophonie, les universités, l’immigration et la culture ont rendus particulièrement denses. Il devrait donc lire avec attention le nouveau plan de désescalade entre Washington et Téhéran, appelé à être officialisé cette semaine à Genève. L’un de ses principaux points de fragilité concerne le sud du Liban.
C’est le paradoxe de l’accord. Il vise à réduire les tensions entre l’Iran, Israël et les États-Unis, mais pourrait être compromis par un théâtre que personne ne contrôle entièrement. Ni Washington, ni Téhéran, ni Tel-Aviv ne peuvent garantir seuls le calme à la frontière israélo-libanaise. Beyrouth encore moins.
Le piège libanais tient à deux logiques concurrentes. D’un côté, l’Iran veut préserver le Hezbollah comme levier régional. De l’autre, une partie de l’extrême droite israélienne nourrit depuis longtemps l’idée que le sud du Liban ne doit pas seulement être tenu à distance, mais contrôlé, voire revendiqué jusqu’au Litani. Entre ces deux ambitions, la souveraineté libanaise reste fragile.
Depuis des mois, le débat occidental se concentre sur le Hezbollah. Son désarmement est une condition nécessaire pour restaurer la souveraineté libanaise. Aucun pays ne peut accepter durablement qu’une organisation armée conserve une capacité militaire autonome et pèse sur les décisions de guerre et de paix. Le Hezbollah a affaibli l’État libanais et a arrimé une partie du destin national aux priorités régionales de l’Iran.
Mais une condition nécessaire n’est pas une stratégie.
C’est ici que l’analyse d’Hubert Védrine demeure utile. L’ancien ministre français des Affaires étrangères fait souvent des mises en garde contre une diplomatie qui confond ce qu’elle souhaite avec ce qu’elle peut obtenir. Dans le cas libanais, la question n’est pas de savoir si le Hezbollah doit être désarmé. Il le doit. La question est de savoir par quel rapport de force, par quel processus politique et dans quel environnement régional cet objectif peut devenir possible.
Pour l’instant, ces conditions n’existent pas. L’armée libanaise reste respectée, mais ses moyens sont limités. Les institutions publiques ont été épuisées par la crise économique, l’effondrement financier et la paralysie politique. Le Hezbollah n’est pas un corps étranger que l’on pourrait retirer du paysage par simple injonction. Il est inséré dans des réseaux sociaux, confessionnels, économiques et sécuritaires qui ne disparaîtront pas parce qu’on les déclare illégitimes.
Le problème dépasse d’ailleurs cette seule organisation. Le système libanais est aussi capturé par quelques familles, des partis et des clientèles confessionnelles qui ont souvent fait de la faiblesse publique une condition de leur survie. Restaurer une autorité crédible prendra des années. Peut-être davantage.
C’est là que le pari français et européen révèle ses limites. Paris et Bruxelles répètent qu’il faut renforcer l’armée libanaise, l’administration et les services essentiels. Ils ont raison. Mais les annonces ont jusqu’ici avancé plus vite que leur mise en œuvre. Des sommes importantes ont été promises ; sur le terrain, la transformation de l’armée libanaise en véritable force de souveraineté reste embryonnaire.
Or, le temps diplomatique n’est pas toujours celui de la sécurité. Si l’Europe veut que le Liban redevienne capable de contenir le Hezbollah et de résister aux ambitions israéliennes au sud du Litani, elle devra passer plus vite du langage des engagements à celui des capacités.
Le projet d’accord américano-iranien place désormais cette contradiction au centre du jeu. Il ne se limite pas au nucléaire iranien ou au détroit d’Ormuz : Téhéran présente désormais le Liban comme une partie intégrante du dispositif. Pour Israël, le sud du Liban reste une question de sécurité nationale. Pour l’Iran, le Hezbollah demeure un levier stratégique. Pour Washington, une reprise des hostilités fragiliserait immédiatement l’accord. Pour Beyrouth, l’enjeu est plus fondamental : le pays peut-il redevenir maître de ses propres décisions ?
Le premier enjeu du plan de paix sera donc de savoir si le calme peut tenir dans le sud du Liban assez longtemps pour que la souveraineté libanaise cesse d’être une formule et redevienne une réalité politique.
Le Liban n’est pas un dossier secondaire du nouvel équilibre régional. Il pourrait en être la clef.


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