Une reine fécondée, cachée dans une caisse de poteries chinoises débarquée en France en 2004. C’est le point de départ de l’une des invasions biologiques les plus dévastatrices qu’ait connues l’Europe. En deux décennies seulement, depuis cette arrivée fortuite dans un conteneur de poteries chinoises, Vespa velutina nigrithorax a colonisé l’ensemble du territoire français et s’est implanté dans plus d’une dizaine de pays européens. Le frelon asiatique n’est pas simplement un insecte agressif de plus. C’est un prédateur sans adversaire.
À retenir
- Comment une seule reine cachée dans une caisse a déclenché l’une des invasions biologiques les plus dévastatrices d’Europe
- Pourquoi les abeilles européennes sont totalement désarmées face à ce prédateur venu d’Asie
- Un rapace français serait-il la clé pour arrêter ce fléau qui coûte 100 millions d’euros par an ?
Sommaire
- Une colonisation partie d’un seul individu
- L’abeille européenne face à un prédateur qu’elle n’a jamais vu
- Aucun prédateur, jusqu’à récemment
- Un plan national en retard sur la réalité du terrain
Une colonisation partie d’un seul individu
Une seule et même mère serait à l’origine de la totalité des frelons asiatiques présents sur notre territoire. Le fait mérite d’être posé clairement : l’intégralité de la population européenne de Vespa velutina descend, selon les analyses génétiques, d’une unique reine fécondée. Fin 2006, le frelon asiatique était déjà largement présent en Aquitaine, avec 223 nids répertoriés dans 13 départements du Sud-Ouest. Sept ans plus tard, il atteignait la Normandie et la Bretagne. En 2025, il est solidement implanté dans plus de 90 départements français.
Cette expansion spectaculaire est caractérisée par une progression moyenne de 78 à 100 kilomètres par an. Ce qui rend ce rythme redoutable, c’est la mécanique reproductive derrière lui. Un seul nid a la capacité de générer plusieurs centaines de fondatrices. Elles se mettent en hivernage en terre ou dans des souches et émergent au début du printemps, vers la mi-février, afin de fonder de nouvelles colonies. Quinze pays européens sont aujourd’hui touchés par Vespa velutina. L’Espagne a été atteinte dès 2010, le Portugal en 2011, l’Italie en 2012. La Hongrie a enregistré ses premiers nids en 2024.
L’abeille européenne face à un prédateur qu’elle n’a jamais vu
Les abeilles domestiques européennes (Apis mellifera) n’ont pas co-évolué avec Vespa velutina et ne disposent pas des mécanismes de défense développés par leurs cousines asiatiques (Apis cerana), qui pratiquent notamment la « boule thermique » : elles entourent le frelon en masse et élèvent la température jusqu’à le tuer par la chaleur. Cette marge de quelques degrés a été façonnée par des millions d’années de coévolution en Asie. Nos abeilles domestiques n’ont jamais connu ce prédateur avant son arrivée accidentelle au début des années 2000. Elles n’ont donc jamais développé cette défense.
Le résultat est sans appel sur le terrain. Dans l’Orne, un apiculteur a vu son rucher fondre de 85 ruches à 10 entre août et décembre 2025. Le frelon asiatique exerce une forte prédation sur les abeilles, particulièrement durant l’été et l’automne. À ces périodes, la colonie d’abeilles se réduit naturellement, tandis que celle du frelon atteint son apogée. Ce synchronisme biologique est brutal : au moment précis où la ruche est la plus vulnérable, le prédateur est au sommet de sa puissance. Chaque année, 20 % des abeilles domestiques françaises périssent sous les attaques du frelon asiatique.
Une étude conduite notamment par le Muséum national d’Histoire naturelle estime qu’un nid consomme en moyenne plus de 11 kilogrammes d’insectes entre mars et octobre, dont environ 38 % d’abeilles domestiques. Onze kilogrammes d’insectes par nid, par saison. Et en 2024 et 2025, les plateformes de signalement et les collectivités ont recensé environ 13 000 à 15 000 nids déclarés par an en France, sachant que le nombre réel est largement supérieur. L’impact économique suit la même trajectoire : en France, l’impact économique pour le monde apicole, en prenant uniquement en compte l’effet des pertes de colonies, peut atteindre 30,8 millions d’euros par an.
Aucun prédateur, jusqu’à récemment
La carte de distribution de l’espèce continue de s’étendre vers le nord et vers l’est, portée par le réchauffement des hivers et l’absence de prédateurs naturels. Cette absence est au cœur du problème. Jusqu’à présent, aucun prédateur européen ne semblait capable de s’attaquer aux nids de frelons asiatiques. Mais une découverte récente bouscule légèrement ce constat.
Une étude espagnole de 2024 révèle que la bondrée apivore, un rapace insectivore commun en France, s’attaque désormais aux nids de frelons asiatiques. Contrairement à d’autres rapaces, la bondrée apivore dispose d’adaptations qui lui permettent de s’attaquer aux nids de frelons sans subir de piqûres : ses plumes denses et ses écailles protectrices autour des yeux et du bec la protègent efficacement. Elle repère d’abord les adultes en vol, les suit discrètement jusqu’à leur nid, puis utilise ses serres puissantes et son bec adapté pour déterrer les nids et se nourrir des larves. L’étude révèle que chaque couple de bondrées apivores étudié éliminerait entre 67 et 83 colonies de frelons asiatiques par an.
Le chiffre est spectaculaire sur le papier. Mais la nuance s’impose. La bondrée apivore ne fera pas disparaître le frelon asiatique : ses effectifs restent modestes, environ 20 000 couples en France. Contrairement aux craintes initiales, la bondrée apivore ne s’attaque pas aux ruches. « Aucune prédation sur les abeilles mellifères n’a été observée », précise l’étude. Côté terrain, le nombre de bondrées aurait triplé dans la province de Pontevedra, en Espagne, depuis l’apparition du frelon asiatique en 2014, suggérant une forme d’adaptation naturelle encore balbutiante. Les chercheurs insistent sur l’importance de protéger ce rapace et son habitat pour en faire un allié durable dans la lutte contre le frelon asiatique.
Un plan national en retard sur la réalité du terrain
Une loi contre le frelon asiatique a été adoptée unanimement par l’Assemblée Nationale le 6 mars 2025, après un vote tout aussi unanime au Sénat en 2024. Le plan national frelon asiatique, lancé en mars 2026 dans les Vosges, mobilise 3 millions d’euros par an sur 6 ans. Un effort réel, mais 3 millions d’euros par an, rapportés aux 98 millions d’euros de pertes annuelles chiffrées par l’UNAF, représentent environ 3 % du coût de l’inaction.
La tentation du piégeage artisanal, elle, reste forte. Des centaines de milliers de jardins installent chaque printemps des bouteilles appâtées. Toutes les études scientifiques concernant le piégeage de printemps avec des pièges bouteille ou cloche ont montré qu’en moyenne plus de 99 % des insectes capturés concernaient d’autres espèces. Ce chiffre, mis en avant par le Muséum national d’Histoire naturelle, mérite qu’on s’y arrête. L’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) recommande d’ailleurs de ne pas installer de pièges artisanaux à grande échelle, soulignant leur impact limité sur les nids visés.
La destruction ciblée des nids reste, à ce stade, la réponse la plus efficace disponible. Mais avec des dizaines de nouvelles reines par nid capables de fonder chacune une colonie au printemps suivant, le combat ressemble davantage à une course d’endurance qu’à une victoire à portée de main. La piste de la lutte biologique via la bondrée apivore ouvre une perspective prometteuse, à condition de protéger activement les forêts de feuillus et de vieux arbres où ce rapace niche, plutôt que d’attendre que la nature règle seule un déséquilibre que le commerce mondial a créé.
Sources : labeilledefrance.com | signalnids.fr


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