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Le difficile deuil du patrimoine bâti

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Des citoyens qui se sont battus en vain pour sauvegarder des lieux emblématiques de leur communauté doivent maintenant en faire le deuil. Malgré des cicatrices encore fraîches au sein de populations divisées.

Le clocher de l’église de Saint-Apolline-de-Patton semble vouloir transpercer les nuages tant la brume est basse en cette fin septembre. Encore quelques semaines et l’église haut perchée dans les Appalaches sera complètement démolie. Évaporée du paysage.

L'église de Saint-Apolline de Patton, sur le dessus d'une colline, dans un paysage automnal.

L'église est un point de repère pour les voyageurs en provenance de Saint-Marcel ou de Saint-Paul-de-Montminy.

Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond

À quelques pas du chantier de démolition, sur la rue Principale, le salon de Thérèse Lachance est rempli. Six femmes assises sur leurs chaises de bois ont accepté de raconter leur deuil, elles qui se sont mobilisées depuis plusieurs années pour empêcher, sans y parvenir, sa démolition.

J'ai bien de la difficulté à vivre ça, lâche Thérèse, 88 ans. Je n’ai plus de sommeil, je me réveille à 2 h, puis je ne me rendors plus, ajoute-t-elle. À ses côtés, Marlène Marceau acquiesce. Débâtir une église que nos ancêtres ont bâtie, il me semble que ce n’est pas consolable, dit-elle, encore sonnée, par cette bataille.

L’attachement au lieu

Même de l’intérieur de la maison, impossible de manquer le bâtiment qui semble omniscient. Je le vois de partout, surtout quand je fais ma vaisselle, note Thérèse. Au-delà de sa perte imminente, ce sont surtout les souvenirs qui sont cités. Thérèse, elle, se rappelle des chemins pas entretenus pour s’y rendre, de l’ascension requise pour l’atteindre. Un phare dans la région, résume Suzanne Bernard.

Cet attachement au lieu teinte la façon dont est vécue sa disparition. La candidate au doctorat en psychologie à l'Université du Québec à Montréal, Élianne Carrier, étudie ce lien affectif et ses effets lorsque ce type de lien est brisé. Les conséquences psychologiques pour les personnes attachées qui vivent ce genre de perte là, on va souvent décrire le sentiment de deuil, observe-t-elle.

On va ressentir une profonde tristesse, de la désorientation, un sentiment d'impuissance ou de déracinement aussi.

Le fondateur du Groupe d'initiatives et de recherches appliquées au milieu (Giram), Gaston Cadrin, parle plutôt de deuil collectif pour décrire ce sentiment qu’il connaît bien, lui qui a vécu, selon ses dires, plus d’une cinquantaine de batailles citoyennes pour sauvegarder des lieux à Lévis, dont la bâtisse qui hébergeait Chocolats favoris. C'est un deuil collectif de perte de notre patrimoine et d'atteinte à notre paysage qui est unique en Amérique du Nord, décrit-il.

Gaston Cadrin devant une maison canadienne regarde au loin.

Gaston Cadrin estime que la meilleure façon de contrer les effets du deuil est de se mettre en action et de poursuivre les batailles citoyennes.

Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond

Un deuil amplifié

Pour Thérèse Lachance et ses voisines, c'est surtout le sentiment de ne pas avoir été écoutées par le conseil municipal après que la Fabrique ait donné le bâtiment à la municipalité en 2021, qui accentue leur désolation. Sans compter que la campagne électorale qui vient de se terminer a éclipsé le sujet du patrimoine. On a tenté d’en parler aux candidats locaux, mais on n’a eu aucune écoute, dénote Marlène Marceau.

À l’hôtel de ville, situé dans l’école du village qui dessert 45 élèves, le maire Bruno Gagné rappelle le sondage de 2024 favorable à sa démolition, qui coûtera 300 000 $ à la municipalité. Il parle d’une décision difficile pour cette église assise sur un buton et fermée depuis deux ans en raison de son état.

On aurait peut-être besoin d'aide au niveau du patrimoine au Québec parce que des petits villages comme nous de 545 habitants, ça devient dur de faire une augmentation de taxes pour conserver une église dans cet état-là, soutient-il.

Il nous parle surtout de son souhait pour la phase 2 du projet, qui prévoit la création d’une salle multifonctionnelle pour intégrer la sacristie. Un projet qui devrait coûter 3,5 millions, tout dépend du scénario qu’on va prendre, affirme-t-il. À elle seule, la rénovation de l’église, juste pour être mise aux normes en date de 2025, c'était 2,7 millions, avance-t-il.

Il maintient avoir pris la bonne décision. Pour rénover l'église, on n’a aucune enveloppe du gouvernement, tandis que là, on travaille un montage financier pour faire le projet 2 pour justement avoir des enveloppes, affirme-t-il.

Pour la doctorante et chargée de cours à l'Université du Québec à Montréal au département d’histoire de l'art, Sophie Quirion, le deuil est toutefois plus douloureux lorsque la démolition d'une bâtisse se produit faute de volonté politique ou d’argent pour le maintenir.

On peut se sentir très dévalorisé et on se demande où est notre place après ça dans notre société si tous ces bâtiments-là qui nous représentaient disparaissent parce qu'on trouve que ce n'est pas assez important, explique-t-elle.

En manque de rituels

À Saint-Damien-de-Buckland aussi, la démolition du Collège Saint-Damien, qui prend fin cet automne après plusieurs mois de travaux, a laissé une immense tristesse à Annie Godbout. Cette citoyenne avait fait de sa sauvegarde un cheval de bataille en briguant, sans succès, la mairie l’an dernier.

Une vue aérienne du bâtiment durant sa démolition.

Le Collège Saint-Damien a été construit entre 1959 et 1961 et conçu par l'architecte Jean-Marie Roy. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada

J’ai essayé de ne pas la regarder, souffle-t-elle, au sujet de la bâtisse qui surplombait toujours le paysage plusieurs mois après le début des travaux pour sa démolition. Tout d’un coup, le bâtiment n’était plus là. J’ai eu comme un soulagement, achève-t-elle, avant que l’émotion ne la submerge.

Annie Godbout dénonce l'agressivité démontrée sur les réseaux sociaux envers ceux qui, comme elle, y évoquent leur tristesse. On n’a pas le droit d'être nostalgique, puis d’être sentimentale, comme si c'était un défaut, dit-elle.

Elle déplore ne pas avoir pu vivre son deuil. Ça aurait été quoi de nous laisser prendre une pierre, une planche de bois, sous supervision, et les rapporter chez soi?

Ça aurait pris un rituel. Ça aurait pris une une dernière visite du collège avant que les démolisseurs arrivent.

Annie Godbout, vêtue d'un imperméable, devant un plan d'eau, regarde la caméra,

Annie Godbout est citoyenne de Saint-Damien-de-Buckland. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond

Élianne Carrier, qui s'intéresse au concept d'attachement au lieu, convient de l’importance de réfléchir à la façon de préserver la mémoire pour mieux traverser le deuil On peut penser à une commémoration du lieu pour se recueillir, à une cérémonie, illustre-t-elle.

Des communautés divisées

Sur le terrain asphalté à l’arrière de l’église de Saint-Apolline-de-Patton, un petit groupe est réuni, observant les travaux. Liliane Couture, nous parle de la célébration du passage organisée par la Fabrique, qui lui a permis de traverser positivement cette perte.

On s'est réuni en face de l'église. Il y a eu un texte qui a été lu, puis, en procession, on s'est dirigé vers le nouvel endroit où il va y avoir notre lieu de culte, décrit-elle.

Trois femmes debout sur le terrain asphalté à l'arrière de l'église.

Liliane Couture (à droite) affirme avoir pu faire son deuil de la bâtisse grâce à une cérémonie organisée par la Fabrique.

Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond

À côté d’elle, Linda Gagné rappelle les raisons qui ont poussé la municipalité à prendre la décision de démolir l'église. On ne voulait pas monter nos taxes, puis on veut penser à nos enfants, justifie-t-elle. C’est un choix logique avant d’en être un émotif, confie un autre citoyen.

Un peu plus bas, à la friperie du village, on ose à peine commenter. Le sujet de la démolition a fait assez de dégâts sur les médias sociaux, pas besoin d’en rajouter, confie une citoyenne.

Une maison blanche dans le paysage automnal et montagneux de Saint-Apolline-de-Patton.

Saint-Apolline-de-Patton est un village de quelque 545 habitants situé au cœur des Appalaches.

Photo : Radio-Canada / Eugénie Emond

Car au-delà du bâtiment et de l’attachement au lieu, c’est aussi d’une communauté tissée serrée dont il faut faire le deuil. C'est ça qui est pire, perdre le tissu social, puis le tissu communautaire, parce que l'église, c'est qu’un bâtiment, se désole Suzanne Bernard.

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