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Le bouclier vert de Whitehorse

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Pour se protéger des feux en plein cœur de la forêt boréale, Whitehorse s’est lancée dans un projet titanesque : redéfinir la nature qui l’entoure, créant un rempart de peupliers trembles.

À peine sortis du périmètre de Whitehorse, les montagnes et les conifères s’étirent à perte de vue. Le vrombissement sur la route de l’Alaska s’est tu, laissant place au sifflement du vent et au chant des oiseaux. Dans cette immensité, une bande d’une cinquantaine de mètres détonne en bordure d’une route forestière, comme une cicatrice laissée dans la forêt. Il y a quatre ans, ici, les conifères ont été éclaircis, et la terre, brûlée.

C’est loin d’être mort ici, affirme pourtant Mike Fancie, agent d’information des feux du gouvernement du Yukon. Les bottes dans cette terre sèche encore marquée par le feu, il se fraye un chemin entre les petits épilobes, les pissenlits, les champignons et les hautes herbes. Mais ce sont surtout de jeunes peupliers trembles de 1,50 m de haut qui marquent le succès des mesures prises au cours des dernières années.

Un peuplier, deux peupliers, trois peupliers… Tu vas en voir partout maintenant! Quatre, cinq… Des peupliers partout!, s’exclame Mike Fancie, sautant d’un arbuste à l’autre, le regard rieur. Une fois parvenus à maturité, ces feuillus serviront de barrière naturelle permanente à la ville sur une vingtaine de kilomètres, un projet d’une ampleur inédite au pays.

Des travaux d’envergure

Des travaux d’envergure

À Whitehorse, la forêt boréale n’a pas brûlé depuis plus d’un demi-siècle. Les pompiers forestiers ont réussi à supprimer rapidement le moindre incendie, mais cette stratégie a également un inconvénient : l’accumulation de matières combustibles, une bombe à retardement en cas de feu majeur, d’autant plus que la ville s’enfonce dans la forêt.

Un rapport d’évaluation (Nouvelle fenêtre) des risques de feux de forêt révélait, en 2024, qu’il y a une forte probabilité (55 % au cours des 30 prochaines années) que la capitale territoriale subisse un feu de forêt majeur, susceptible de causer des dégâts de plus de 3 milliards de dollars et de toucher quelque 10 000 foyers.

Face à ces risques, c’est le sud de la ville qui a été choisi pour installer le bouclier feuillu, ce secteur étant le plus vulnérable. Certaines zones de cette ceinture verte seront complètement remaniées durant le processus, alors que d’autres garderont une partie de leurs conifères, mais plus espacés.

Carte des différents coupe-feu au tour de Whitehorse.Divers travaux sont en cours dans la zone du coupe-feu, au sud de Whitehorse, depuis 2019. Photo : Radio-Canada/Gouvernement du Yukon

Mike Fancie explique que les coupe-feu sont généralement créés dans l’urgence avec des bulldozers lorsqu’une ville est menacée par les flammes. Or, celui-ci marque une rupture physique permanente dans l’environnement, c’est le fruit d’une stratégie préventive d’adaptation à grande échelle.

Dans une étude publiée en 2025 (Nouvelle fenêtre), des chercheurs américains ont confirmé que les peupliers faux-trembles agissent comme une barrière naturelle contre les incendies, après avoir évalué la vitesse de propagation des feux dans leur environnement dans le sud-ouest des États-Unis.

Une excavatrice stationnée sur le terrain de travail pour le coupe-feu de Whitehorse.Le coupe-feu ne sera pas terminé avant 2032. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

L’objectif du coupe-feu n’est pas d’arrêter net les flammes, précise Mike Fancie, mais de créer une zone d’intervention et de contrôle sécuritaire pour les pompiers forestiers.

Jusqu’à présent, 60 % des travaux de ce chantier monumental ont été effectués et ils devraient être achevés en 2032. Les coûts sont évalués à environ 12 millions de dollars, dont 6,3 millions ont été alloués par Ottawa, et 5,7 millions, par le gouvernement du Yukon.

Le compromis de la forêt

Le compromis de la forêt

La conservation de l’état de forêt était primordiale dans le processus, car elle fait partie également de l’identité de la ville et de ses habitants. On pourrait enlever tous les arbres, tous les combustibles, mais cela aurait plus d’impact sur notre capacité à vivre ici, indique Mike Fancie, qui habite à Whitehorse depuis sept ans et chérit visiblement cet espace. Les forêts ne sont pas des réservoirs de combustibles, mais des êtres vivants, rappelle-t-il.

Une campanule à feuilles rondes dans une partie du coupe-feu de Whitehorse.La régénération de la forêt passe par plusieurs espèces qui repoussent après le brûlage dirigé. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

C’est vraiment un travail en progrès. Parfois, les gens disent que c’est apocalyptique, un paysage désolé et aride, raconte-t-il. Mais notre but, c'est vraiment d’équilibrer nos objectifs de sécurité publique avec la réalité qu'il y a beaucoup de gens qui utilisent cet espace à des fins récréatives.

Dans 10, 15, 20 ans, ça va nous donner une autre forêt, qui aura un caractère différent, mais qui sera quand même une forêt, au lieu d’un champ à qui on a enlevé tout son caractère forestier.

Vue d'une section brûlée de la coupe-feu de Whitehorse.
Le brûlage dirigé permet d’éliminer le combustible et de préparer la terre pour la pousse des peupliers trembles. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Des milliers d’arbres dans un pot de confiture

Des milliers d’arbres dans un pot de confiture

Si ces peupliers mettent des années à atteindre l’âge adulte, le simple fait de les mettre en terre est aussi l’aboutissement d’un processus long et complexe. L’écologiste de restauration Matthew Evans en sait quelque chose, puisqu’il participe à la cueillette de leurs minuscules graines qui avec l’organisation Yukon Seed & Restoration.

Devine combien de grammes de graines il y a dedans, demande-t-il, un petit pot à la main, dans les bureaux de l'organisation de la zone industrielle de Whitehorse.

Matthew Evans tient un pot avec des graines de peuplier faux-tremble.L’équipe de Matthew Evans a déjà récupéré des milliers de graines de peupliers faux-trembles. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

Dix-huit grammes. C’est ce qu’on a récolté cette année jusqu’à présent. Et on a besoin de 6000 grammes, au total, pour notre contrat de trois ans, dit-il en riant. C’est pas mal de graines. C’est des millions de graines, en fait.

Une courte fenêtre de cueillette

Une courte fenêtre de cueillette

Lorsque le printemps arrive et que la période propice à la cueillette des graines approche, Matthew Evans et son équipe n’ont pas de temps à perdre. Ils patrouillent sur les routes, jumelles à la main, pour scruter l’évolution des chatons des peupliers, ces grappes de graines pendantes. Cette période est extrêmement limitée : une fois que les capsules d’un peuplier s’ouvrent, l’équipe ne dispose que de 72 heures pour récupérer les graines entourées d’un duvet blanc avant que le vent ne les emporte.

À environ une heure de route de Whitehorse, son équipe est justement à pied d'œuvre sur le bord de la route de l’Alaska, près du lac Kusawa. Casque vissé sur la tête, certains coupent les branches de peupliers femelles avec un sécateur géant, tandis que les autres en récoltent les grappes de graines dans un seau, en essayant de ne pas trop s’attarder au sifflement des moustiques, particulièrement assoiffés en ce début d’été.

C’est un peu hectic, quand on commence, parce que c’est genre : ''Go go go!'' s’exclame Anna Tolgyesi, une technicienne de restauration qui en est à sa première saison de cueillette. Elle dit avoir été surprise en découvrant toute la complexité et la minutie du processus pour arriver à faire pousser ces arbres gigantesques.

“C’est sûr qu’on ne voit pas l’étape des arbres qui sont plantés, et de quoi ç’a l’air, mais je pense que, dans quelques années, je vais pouvoir aller voir le fire break [et] je vais vraiment me sentir fière de faire partie de ça”, affirme Anna Tolgyesi.

Qui dit processus étalé sur plusieurs décennies, dit aussi risque de voir un feu de forêt majeur frapper avant même que le coupe-feu ne soit achevé. Anna Tolgyesi en est bien consciente, mais estime que tout ce travail en vaut tout de même la peine : C’est mieux que rien. Ça protège aussi les prochaines générations et le Yukon à long terme.

« Les feux, c’est un danger que tout le monde sent. Quand l’été arrive, qu’il y a des périodes sèches et chaudes et de gros orages. Je pense que tout le monde ressent le stress. »

Aller-retour dans le sud avant la plantation

Aller-retour dans le sud avant la plantation

Après la cueillette, une longue aventure commence pour les petites graines, qui ne pourront être plantées qu’en mai, l’année suivante. Elles seront d’abord entreposées à la Yukon Seed & Restoration environ 48 heures, le temps de l’éclosion. Vient ensuite la séparation minutieuse de leur duvet blanc, extrêmement léger, grâce à un tamis et à des aspirateurs.

C’est comme de la barbe à papa qui vole partout, dit Matthew Evans. Ça s’infiltre partout, tu en retrouves dans tes poumons, sur tes vêtements. C’est comme avoir un chien à la maison… un chien peuplier! Ce duvet ne te lâche plus, tu en as toujours sur toi.

Une fois séparées de leur enveloppe nuagique, les graines seront congelées à -18 °C pour être préservées, puis expédiées par avion vers une serre de l’Alberta, où le climat est moins rigoureux, et les infrastructures, plus adéquates pour une mise en culture à grande échelle.

On les envoie et on retient notre respiration toute la nuit, en espérant qu’elles ne se perdent pas en route, dit Matthew Evans en riant.

À la fin de la saison, un ou deux pots de confiture suffiront à rassembler les milliers de graines des futurs arbres accumulés cette année. Il reste à voir si elles arriveront à pousser et à survivre une fois rapatriées au Yukon l’an prochain.

Florian Boulais met sa main sur un arbre et regarde vers le ciel.
Florian Boulais élague les conifères autour de sa maison, mais conserve les peupliers, plus résistants. Photo : Radio-Canada / Chloé Dioré de Périgny

À chacun sa part

À chacun sa part

Si ce projet yukonnais suscite beaucoup d'intérêt ailleurs, sur le plan tant universitaire que politique, et constitue un outil stratégique de plus pour les pompiers, il n’a rien toutefois rien d’une solution miracle.

À une trentaine de minutes de route au nord de Whitehorse, Florian Boulais, qui bâtit sa propre maison résiliente au beau milieu de la forêt, en est bien conscient. Ancien pompier volontaire, il estime qu’il est utopique de s'appuyer uniquement sur les autorités. Si des maisons s’enflamment simultanément à Whitehorse durant un incendie de forêt majeur, les équipes et leurs ressources limitées seront rapidement débordées, croit-il.

L’[ancien, NDLR] chef des pompiers de Jasper a été très clair : ''Whitehorse, c’est la prochaine ville sur la liste. On n’a pas les moyens d’évacuer, parce qu’il n’y a pas d’endroit où aller, et on a seulement deux routes : une d’entrée et une de sortie'', raconte-t-il, citant les propos de Greg Van Tighem, au Whitehorse 2026 Firesmart Festival, en mai dernier.

Dans sa nouvelle maison, il n’y a ni terrasse en bois ni revêtement en vinyle qui fond à basse température, mais du gravier s’étend sur au moins 1 mètre autour des fondations, et sa structure en bois d'œuvre est hermétiquement entourée de tôle métallique. À coups de tronçonneuse, il a également fait reculer les conifères pour prioriser les feuillus. S’il y avait un feu, [...] je n’aurais pas à m’inquiéter, affirme-t-il.

« [Avec le coupe-feu], on enlève du fuel autour de la ville, c’est très bien. [...] Mais il faut [que les gens] fassent leurs devoirs sur leur propre maison aussi. »

La prévention contre les feux de forêt reste un travail collectif, confirme Mike Fancie. Si la Municipalité et les gouvernements s’occupent des travaux à grande échelle, les habitants doivent faire leur part et nettoyer le combustible accumulé sur leur terrain, un geste simple et utile qui n’implique pas forcément de rebâtir sa maison.

Les principes Intelli-feu, c’est la chose la plus importante pour que quelqu'un puisse s'asseoir sur son sofa en sachant que sa maison aura la meilleure chance de survivre. C’est la leçon qu’on a tirée du feu à Fort McMurray, et c’est la même leçon qu’on a tirée de Jasper.

« Si quelqu'un ne prend pas soin de sa propre maison, c'est très, très difficile de s'assurer qu'elle va survivre à un feu. »

Au bout du compte, peu importe l’envergure du coupe-feu, la menace fera toujours partie de la réalité des Yukonnais, rappelle Mike Fancie, qui vit lui-même avec sa famille en face d’une grande forêt de conifères.

La préparation est importante, mais je sais aussi que je choisis de faire ma vie ici, à Whitehorse. J’essaye de surveiller le risque l'été, mais [au bout du compte], je ne veux pas que ma vie soit dictée par les risques de feux de forêt.

On parle toujours de gestion de risque, et non d’élimination. Si on veut éliminer les risques de feux de forêt, on déménage à Vancouver.

Portrait de Mike Fancie
Mike Fancie estime que la protection contre les feux de forêt commence à la maison. Photo : Radio-Canada / Sarah Xenos

L’empreinte écologique de cet article a été évaluée à 0,05 tonnes de CO2.

Ce texte fait partie de Nature humaine, une série de contenus qui présente des acteurs de changements ayant une influence positive sur l'environnement et leurs communautés dans l'Ouest.

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