Sous une chaussée romaine vieille de presque deux mille ans, les archéologues turcs viennent de mettre la main sur une statue en marbre de plus de deux mètres, vieille elle-même de 2 500 ans. Le site s’appelle Sardis, dans la province de Manisa, à l’ouest de la Turquie. Une ville qui doit sa réputation à un roi dont le nom est resté synonyme de richesse absolue : Crésus.
Debout et mesurant 2,2 mètres, la statue représente un jeune homme et a été datée d’entre 470 et 450 avant J.-C. La découverte a été annoncée début août par le ministre turc de la Culture et du Tourisme, Mehmet Nuri Ersoy, qui a précisé sur les réseaux sociaux que la sculpture, datée entre 470 et 450 avant J.-C., compte parmi les rares exemples conservés de statuaire monumentale en marbre de cette période. Rien qu’en soi, ce genre de survivance est rarissime : la plupart des sculptures grecques de cette époque nous sont parvenues brisées en morceaux, rongées par le temps ou totalement disparues.
À retenir
- Une statue lydienne monumentale retrouvée enfouie sous les pavés d’une rue romaine depuis deux millénaires
- Le personnage porte des vêtements d’un style unique jamais identifié ailleurs : un hybride grec-perse intrigant
- Les Romains ont involontairement préservé ce chef-d’œuvre en le recyclant comme vulgaire matériau de construction
Sommaire
- Une statue transformée en simple pavé
- Un jeune homme, un coing, et un mystère vestimentaire
- Sardis, la ville qui a inventé l’argent
- Prochaine étape : le musée de Manisa
Une statue transformée en simple pavé
Le plus étonnant ne tient pas à la taille de l’œuvre, mais à l’endroit où elle dormait. La statue avait été réutilisée à l’époque romaine comme matériau de pavage pour une rue à colonnades, à l’entrée de la ville. Posée face contre terre sous le revêtement, la sculpture a conservé de façon remarquable ses traits du visage et une grande partie de ses détails sculptés pendant des siècles. ce sont les Romains eux-mêmes, des siècles après sa création, qui ont involontairement sauvé cette œuvre lydienne en la recyclant comme vulgaire dalle de chaussée.
Le résultat de cet enfouissement forcé est presque ironique : privée de lumière et de piétinements directs pendant deux millénaires, la statue est ressortie dans un état de conservation qui laisse les spécialistes sans voix. Les archéologues ont retrouvé la sculpture en deux grandes sections, même si ses pieds et plusieurs petits fragments manquent à l’appel. Un puzzle antique, presque complet, retrouvé par hasard sous les pavés d’une rue que des milliers de Romains ont foulée sans se douter de ce qui se cachait dessous.
Un jeune homme, un coing, et un mystère vestimentaire
La statue ne représente ni un roi ni une divinité identifiable, mais un jeune homme tenant un coing dans sa main droite, peut-être comme offrande à un dieu ou une déesse. Ce détail intrigue autant qu’il éclaire : selon l’équipe de fouille, cette caractéristique pourrait apporter de nouvelles preuves sur les pratiques religieuses et les échanges culturels à Sardis pendant la période perse achéménide, lorsque la ville servait de capitale de la satrapie occidentale de l’empire.
Ce qui trouble davantage les chercheurs, c’est la tenue du personnage. La figure porte un manteau de style grec par-dessus une tunique plus légère, ainsi qu’un autre vêtement marqué de lignes horizontales, une combinaison qui n’a été observée dans aucune autre œuvre connue de Grèce ou d’Anatolie pour cette période, et qui pourrait refléter une tradition culturelle locale lydienne. ni tout à fait grec, ni tout à fait perse : un habit hybride qui pourrait bien être la signature vestimentaire d’une élite lydienne encore mal connue.
L’archéologue Hector Williams, qui a travaillé sur le site pendant des décennies, ne cache pas son enthousiasme. Il la qualifie de l’une des pièces de sculpture les plus singulières à avoir émergé de fouilles en Turquie occidentale ces dernières décennies, ajoutant que les spécialistes de la sculpture grecque vont s’en donner à cœur joie.
Sardis, la ville qui a inventé l’argent
Difficile de parler de Sardis sans évoquer Crésus, ce roi dont la fortune a donné naissance à l’expression consacrée. Sardis fut la capitale légendaire du royaume lydien, une civilisation tellement associée à la richesse que l’expression « riche comme Crésus », du nom de son roi le plus célèbre, est encore utilisée aujourd’hui. Mais l’or n’est pas la seule prouesse de la cité : Sardis est créditée par les historiens du lieu où fut frappée la toute première monnaie du monde, au VIIe siècle avant notre ère, une innovation qui a transformé le commerce dans tout le monde antique.
La chute du royaume n’a pas signé la fin de Sardis, bien au contraire. La cité devint la capitale de la Lydie aux VIIe et VIe siècles av. J.-C., quand une dynastie de rois allant de Gygès à Crésus conquit l’Anatolie occidentale, inventa les premières pièces de monnaie du monde et conclut des traités avec les grandes civilisations de la Mésopotamie, de l’Égypte et de la Grèce. Puis vint la défaite : le royaume lydien prospéra jusqu’en 546 avant notre ère, date à laquelle Cyrus le Grand de Perse conquit Sardis, la ville devenant alors la capitale de la satrapie occidentale de l’empire achéménide, avant de passer aux mains des Grecs puis des Romains.
Les fouilles sur ce site ne datent pas d’hier. La ville, fouillée pour la première fois entre 1910 et 1914, fait l’objet d’une expédition continue depuis 1958. Autant dire que Sardis n’a pas fini de surprendre : chaque campagne semble exhumer un fragment supplémentaire d’une histoire vieille de trois millénaires, entre Lydiens, Perses, Grecs, Romains et, plus tard, chrétiens.
Prochaine étape : le musée de Manisa
La statue n’a pas encore livré tous ses secrets. Avant de rejoindre les vitrines, elle doit d’abord passer entre les mains des restaurateurs. Une fois les travaux de conservation achevés, la statue sera exposée au musée de Manisa. Un parcours logique pour une œuvre qui, après avoir servi de simple pierre de pavage pendant des siècles, s’apprête enfin à retrouver le statut qu’elle méritait dès l’origine : celui d’une œuvre d’art à part entière.
Reste une question qui taraude les archéologues : à quoi ressemblait cette statue avant sa chute, et surtout, qui a bien pu décider, à l’époque romaine, de sacrifier une pièce aussi rare pour boucher un trou dans une chaussée ? La réponse tient peut-être à un détail trivial : recycler une statue devenue obsolète ou endommagée coûtait sans doute bien moins cher que d’extraire un nouveau bloc de marbre. Une forme d’économie circulaire antique, appliquée sans le moindre égard pour l’histoire qu’elle piétinait.
Sources : quebecnouvelles.com | dailysabah.com


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