Trois jours. C’est le temps qu’il a fallu à des méduses pour mettre à genoux le réacteur nucléaire le plus puissant de Suède. Le 29 septembre 2013, Oskarshamn 3, une unité de 1 400 mégawatts installée sur la côte baltique, a dû être arrêtée manuellement après qu’un amas gélatineux a colmaté les prises d’eau de refroidissement. À midi le dimanche 29 septembre 2013, l’unité Oskarshamn 3 (O3) a été arrêtée manuellement en raison de la grande quantité de méduses présentes à la prise d’eau de refroidissement, la direction de l’exploitation ayant choisi de déconnecter l’installation du réseau par mesure de sécurité préventive. Un animal sans cerveau, sans squelette, composé à plus de 95 % d’eau, a suffi à paralyser une installation capable d’alimenter des millions de foyers.
Le coupable porte un nom presque poétique : Aurelia aurita, la méduse lune. Un immense essaim d’Aurelia aurita, aussi appelées méduses lune, a envahi la prise d’eau de refroidissement et l’a obstruée, forçant les opérateurs à arrêter le plus grand réacteur nucléaire de Suède. Individuellement, ces créatures translucides ne pèsent presque rien. Les individus mesurent entre 5 et 38 centimètres de diamètre. Mais rassemblées par milliers, elles forment une masse capable de bloquer des filtres industriels conçus pour laisser passer des tonnes d’eau de mer chaque seconde. Un porte-parole d’OKG, la société qui exploite la centrale, avait résumé la situation avec une formule presque comique : « cette situation est causée par une quantité énorme de méduses, une seule n’est clairement pas suffisante pour causer des problèmes. »
À retenir
- Un réacteur nucléaire de 1 400 MW arrêté par un ennemi invisible et insolite
- Comment des milliers de créatures sans cerveau ont mis en échec la technologie nucléaire
- Les indices troublants que la Baltique devient un terrain de jeu pour les méduses
Sommaire
- Un réacteur record, une panne dérisoire
- Pas un incident isolé, ni une menace pour la sécurité
- Pourquoi la Baltique devient un terrain de jeu pour les méduses
- Le redémarrage, et les leçons tirées
Un réacteur record, une panne dérisoire
Oskarshamn 3 n’est pas un réacteur ordinaire. En 2012, la puissance maximale a été portée à 1 450 MW, faisant d’O3 le plus grand réacteur de Suède et l’un des plus grands réacteurs à eau bouillante au monde. Cette montée en puissance n’a rien eu d’anodin : pour réaliser cette dernière augmentation, un nouveau système de circulation principal, de nouvelles turbines, un nouveau générateur et un nouveau transformateur ont été installés en 2009 et 2010. Autant dire que l’installation avait été pensée pour encaisser des séismes, des vagues de chaleur ou des pannes électriques majeures. Personne n’avait vraiment anticipé qu’un animal sans muscle organisé puisse un jour la stopper net.
Le réacteur fournit une part non négligeable de l’électricité suédoise. L’unité Oskarshamn 3 de 1 400 mégawatts, située à environ 340 kilomètres au sud de Stockholm sur la côte baltique, représente 5 % de l’approvisionnement électrique de la Suède. À l’échelle du pays, c’est l’équivalent de la consommation domestique d’une ville comme Göteborg qui s’est retrouvée suspendue à la capacité des équipes de maintenance à dégager des filtres englués de gelée marine.
Pas un incident isolé, ni une menace pour la sécurité
Ce type de mésaventure n’était pas une première pour le site. « La dernière fois que cela s’est produit, c’était en août 2005, quand nous avons dû arrêter Oskarshamn 1 à cause d’une invasion de méduses », avait rappelé le porte-parole d’OKG. Le phénomène dépasse d’ailleurs largement les frontières suédoises. Ce type d’incident est déjà arrivé dans d’autres centrales en bord de mer, comme celle de Torness en Écosse en 2011. Aux États-Unis, la centrale de Diablo Canyon en Californie a connu une mésaventure similaire, non pas avec des méduses mais avec des salpes, un organisme gélatineux cousin éloigné.
Rassurons tout de suite les inquiets : à aucun moment la sûreté du réacteur n’a été compromise. L’entreprise a précisé que l’eau de refroidissement servait à refroidir la vapeur avant qu’elle n’entre dans le réacteur, et que « cette eau n’a aucun lien avec le refroidissement de la cuve du réacteur. » Concrètement, les méduses ont bloqué le circuit qui condense la vapeur sortant des turbines, pas celui qui protège le cœur radioactif. Une nuance essentielle, mais qui n’enlève rien au caractère spectaculaire de l’épisode : l’incident n’a eu aucune répercussion sur les consommateurs ni sur la sécurité.
Pourquoi la Baltique devient un terrain de jeu pour les méduses
Les scientifiques suédois observent le phénomène depuis plusieurs années sans pouvoir totalement le quantifier. « C’est vrai qu’il semble y avoir de plus en plus de ces cas extrêmes de prolifération de méduses », expliquait Lene Moller, chercheuse à l’Institut suédois pour le milieu marin, tout en précisant qu’il est difficile de savoir s’il y a réellement plus de méduses faute de données historiques. Plusieurs facteurs environnementaux semblent néanmoins converger. La pollution, le réchauffement des eaux et la réduction de la biodiversité marine, des problèmes qui touchent particulièrement la Baltique, sont cités par les scientifiques comme des facteurs favorisant la prolifération des méduses.
La logique est presque cruelle pour les océans : moins il y a de prédateurs et de poissons pour réguler les populations de méduses, plus ces dernières prospèrent dans des eaux plus chaudes et plus pauvres en oxygène. Un cercle qui profite directement à un animal capable de survivre presque partout, y compris là où d’autres espèces marines dépérissent. Les centrales nucléaires, qui aspirent des volumes d’eau de mer considérables pour refroidir leurs circuits, se retrouvent en première ligne de cette dynamique écologique qu’elles n’ont pourtant pas provoquée.
Le redémarrage, et les leçons tirées
La remise en route n’a pas traîné. La fuite a été réparée et l’installation a recommencé à fournir de l’électricité au réseau le mercredi 25 septembre. Concernant l’épisode des méduses spécifiquement, « la production a repris », a indiqué l’entreprise dans un communiqué dès le mercredi suivant l’arrêt du dimanche. OKG a également tiré les enseignements de l’incident en annonçant des mesures concrètes : « nous avons renforcé notre système de nettoyage pour faire face à toute future invasion de méduses », avait précisé l’entreprise.
L’anecdote a fait le tour du monde, entre amusement et vertige technologique. Un pays qui maîtrise la fission de l’atome depuis des décennies, capable de faire fonctionner l’un des réacteurs à eau bouillante les plus puissants de la planète, s’est retrouvé pris en défaut par un animal vieux de 500 millions d’années, apparu bien avant les dinosaures et qui n’a jamais eu besoin de cerveau pour survivre. Les ingénieurs d’Oskarshamn le savent désormais : leurs pires ennemis ne portent pas toujours de blouse blanche ni de code informatique. Parfois, ils flottent simplement au gré des courants, sans se presser.
Sources : zonebourse.com | lautreinfo.net


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