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Dans le dix-huitième chapitre du premier livre de ses Essais, intitulé simplement « De la peur », Montaigne n’enseigne pas. Il observe. « De vrai, j’ai vu beaucoup de gens insensés de peur », écrit-il, avant de citer le porte-enseigne qui, saisi d’effroi, se précipite vers l’ennemi en croyant trouver refuge chez les siens. Et cette conclusion qui tient en une phrase : « C’est de quoi j’ai le plus de peur que la peur. »
Quatre siècles et demi plus tard, Montaigne reconnaîtrait sans peine la psychologie qui s’installe au Québec à l’approche d’un éventuel troisième référendum.
Christine Fréchette, assermentée ce mois-ci comme première ministre, dirige un parti fondé pour mettre la question nationale de côté. Elle a travaillé jadis pour le Parti québécois (PQ) comme directrice adjointe du cabinet de Jean-François Lisée. Et selon un portrait publié par La Presse la semaine de son assermentation, elle a voté oui en 1995. À qui lui demande aujourd’hui comment elle voterait si le PQ déclenchait un troisième référendum, elle refuse de répondre. Sa position, c’est qu’elle travaillera à ce que les autobus restent au garage. Mais elle ne dit pas où elle irait s’ils sortaient.
C’est une posture remarquable pour une première ministre du Québec. Et c’est, à bien y regarder, la posture d’une bonne partie de son électorat.
Montaigne écrit que nulle autre passion « n’emporte plutôt notre jugement hors de sa due assiette » que la peur. C’est précisément ce que les sondages québécois révèlent depuis des mois. Les Québécois s’inquiètent moins du résultat que de ce que la campagne pourrait faire à leur jugement. Autrement dit, ce qu’ils craignent n’est pas le verdict, mais la délibération qui y mène.
Les chiffres racontent l’histoire avec une précision presque embarrassante. Un sondage Léger publié cette semaine révèle que si le PQ renonçait à sa promesse référendaire, ses appuis grimperaient de huit points, assez pour lui assurer une majorité confortable. « C’est un francophone sur deux qui voterait pour le PQ s’il n’y a pas de référendum, constate Jean-Marc Léger. La tentation va être forte. »
Le parti dont la raison d’être est la souveraineté remporterait une majorité s’il cessait de promettre la chose qui lui permettrait de livrer ce pour quoi il existe.
Un sondage Pallas Data–Qc125–L’Actualité mené les 13 et 14 avril confirme la profondeur du phénomène. Soixante-dix pour cent des Québécois s’opposent à la tenue d’un référendum lors d’un premier mandat péquiste, dont 53 % qui y sont « très défavorables ». Plus frappant encore : 37 % des électeurs péquistes actuels s’y opposent eux-mêmes. L’électorat souverainiste lui-même, en bonne partie, préfère qu’on ne lui pose pas la question.
Voilà l’intuition de Montaigne appliquée au comportement politique contemporain. Ce que craignent les Québécois, ce n’est pas l’indépendance comme résultat, puisque les sondages montrent qu’ils voteraient non à 63 % si on leur demandait de se prononcer aujourd’hui.
Ce qu’ils craignent, c’est la campagne elle-même. Les six semaines de messages bien construits du camp du Oui. La réponse de l’imagination à une cause plaidée avec talent. La découverte, dans l’intimité de l’isoloir, que l’attachement au Canada tenait plus de l’habitude que de la conviction.
1995 a enseigné que le Non mou est plus mou qu’il ne le paraît en temps normal. Que les campagnes déplacent les chiffres d’une manière que les sondages menés un an auparavant ne peuvent prévoir. Qu’un chef charismatique, un message discipliné et un seul faux pas fédéral peuvent réduire un écart de quinze points en un mois. Christine Fréchette a vécu cela en jeune femme qui votait oui. Elle sait ce qu’une campagne peut faire.
D’où son silence, qui n’est pas un oubli ni une imprudence, mais la reconnaissance de ce que la peur fait aux jugements, y compris au sien. Dire qu’elle voterait non trahirait les nationalistes qui voient encore en elle la jeune femme de 1995. Dire qu’elle voterait oui ferait éclater la coalition caquiste. Alors elle ne dit rien, et chacun projette sur ce silence ce qu’il a besoin d’y voir.
L’intuition de Montaigne, c’est que le pouvoir de la peur tient moins au danger extérieur qu’à l’esprit qui a peur. Le danger est intérieur.
Appliqué à la question référendaire, cela fait concéder que la cause du Canada n’est de toute évidence pas gagnante en raison de ses propres mérites. Si elle l’était, une première ministre ayant voté oui dans son passé expliquerait pourquoi elle voterait autrement aujourd’hui. Le PQ ne verrait pas huit points d’appui s’envoler parce qu’il promet de faire ce pour quoi il existe. Et les deux tiers des Québécois ne diraient pas, sondage après sondage, qu’ils préfèrent qu’on ne leur pose pas la question.
Montaigne appellerait cela la peur de la peur. L’esprit qui se défend contre un verdict qu’il n’est pas sûr de vouloir entendre.


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