La Grande Muraille de Chine n’a jamais été un mur unique tracé d’un seul geste. C’est un empilement de chantiers menés par des dynasties différentes, à des siècles d’écart, avec des objectifs et des matériaux qui n’avaient parfois rien à voir entre eux. Ce que les touristes photographient aujourd’hui à Badaling ou Mutianyu n’est qu’un fragment très restauré d’un ouvrage commencé sous les royaumes combattants et achevé, dans sa forme la plus connue, sous la dynastie Ming.
À retenir
- Dix-sept siècles de construction par des dynasties différentes : comment la muraille s’est réellement édifiée
- Les briques gravées de caractères anciens qui s’échangent au marché noir : le recyclage local d’un monument
- Des drones et des modèles 3D pour documenter une disparition qui défie tous les comptages
Sommaire
- Un chantier de plus de deux mille ans, pas un mur continu
- Le vent, la pluie, et les habitants qui rentraient chez eux avec une brique
- Une loi de 2006, une société savante, et des drones pour compter ce qu’il reste
Un chantier de plus de deux mille ans, pas un mur continu
Tout commence avec le Premier Empereur, qui ne construit pas la muraille depuis zéro mais relie des fortifications déjà existantes au nord de son empire pour repousser les invasions. Le Premier Empereur de Chine raccorde entre elles les portions de murs existantes situées au nord de l’empire dans le but de prévenir toute invasion en provenance des nations vivant plus au nord. Les Han prennent le relais quelques décennies plus tard, avec une logique différente : protéger non plus seulement une frontière militaire, mais aussi une route commerciale. Sous la dynastie Han, les empereurs successifs entreprennent des travaux de prolongement de la Grande Muraille, plus loin, à travers la partie occidentale de la Chine actuelle afin de protéger le commerce de la Route de la Soie.
Entre ces débuts antiques et l’ouvrage que l’on visite aujourd’hui, il s’écoule près de dix-sept siècles. La Grande muraille a été construite à partir du 3e siècle avant J.-C. jusqu’à la dynastie des Ming (1368-1644). Les sections les mieux conservées, celles qu’on associe spontanément à l’image de carte postale, sortent presque toutes de cette dernière période. Les Ming ne se contentent pas de rafistoler l’existant : ils repensent la structure, avec des tours de guet régulières et des techniques de construction plus abouties. Un détail amusant illustre ce savoir-faire : sous les Ming, certains mortiers contenaient du riz gluant, un liant naturel qui a contribué à la solidité de certains tronçons pendant des siècles.
Le vent, la pluie, et les habitants qui rentraient chez eux avec une brique
Le paradoxe de la muraille, c’est que sa disparition ne vient pas d’un cataclysme unique mais d’une érosion lente, presque banale. Dans le Gansu, une région où de longs segments ont été bâtis en terre damée plutôt qu’en pierre, des chercheurs ont mené une étude approfondie sur les dégâts liés à l’érosion saline, en utilisant des drones et des modèles tridimensionnels pour cartographier les zones les plus fragilisées. La muraille fait aujourd’hui face à une érosion importante qui provoque sa dégradation rapide, l’infiltration d’eau salée étant parmi les plus dévastatrices car elle fragilise les fondations et entraîne effondrements et disparitions. Sur ce type de sol, il suffit d’une décennie de pluies mal drainées pour transformer un rempart en simple monticule de terre.
Le facteur humain n’est pas en reste, et il remonte plus loin qu’on ne l’imagine. Lors de la révolution culturelle, Mao Zedong incitait déjà les paysans à prélever des briques de la muraille, une pratique qui s’inscrivait dans une longue tradition locale consistant à recycler des matériaux disponibles gratuitement au pied de chez soi. Le XXe siècle a ajouté son lot de destructions plus brutales : dans la première moitié du siècle, la structure de pierre a été largement endommagée lors de la guerre sino-japonaise, puis pendant la guerre civile chinoise. Un journal chinois cité par le New York Times résumait bien la mécanique actuelle du délitement : les causes principales restent l’érosion due au vent et à la pluie, le pillage des briques par les villageois pour leurs constructions, et le passage de touristes plus aventureux sur les tronçons non restaurés. Certaines de ces briques dérobées portent encore des caractères anciens gravés, ce qui n’empêche pas leur revente sur le marché noir.
Une loi de 2006, une société savante, et des drones pour compter ce qu’il reste
Face à cette érosion à double origine, naturelle et humaine, les autorités chinoises ont fini par structurer une réponse. Une société dédiée à l’étude et à la sauvegarde du site existe depuis longtemps déjà : la China Great Wall Society a été fondée en 1987 et se consacre à la recherche, la protection et la restauration de la Grande Muraille. Deux décennies plus tard, la protection change de nature en devenant juridique. Depuis 2006, des lois de protection strictes punissent toute dégradation de cette relique nationale, un cadre qui vise autant les riverains tentés de récupérer une pierre que les promoteurs qui feraient passer une route ou une usine trop près du tracé historique.
Le secrétaire général de cette société savante pointait d’ailleurs un basculement inquiétant dans les causes de dégradation. Les dommages causés par l’activité humaine deviennent de plus en plus graves, notamment à cause de projets de construction approuvés par des gouvernements locaux sans préoccupation de préservation. Pour objectiver ce constat plutôt que de le laisser au registre de l’impression, les équipes de recherche misent désormais sur l’imagerie aérienne. Des drones utilisant une technologie de photographie oblique à basse altitude permettent de construire une méthode numérique de relevé rapide et de quantification précise des dégâts. C’est une manière de sortir du débat sur les chiffres globaux, toujours contestés selon qu’on compte les tronçons de pierre, les segments en terre damée ou les barrières naturelles intégrées au tracé, pour se concentrer mètre par mètre sur l’état réel de chaque portion.
Un mythe résiste d’ailleurs à toutes les campagnes de recensement scientifique : celui d’une muraille visible depuis l’espace à l’œil nu. La Grande Muraille ne peut pas être vue depuis l’orbite terrestre ou depuis la Lune, contrairement à une croyance répandue. La légende a la vie dure parce qu’elle flatte l’idée d’un monument à l’échelle d’un empire. La réalité est plus intéressante encore : un ouvrage si composite, si étalé dans le temps, qu’aucun inventaire ne peut prétendre en fixer une fois pour toutes les contours exacts.
Sources : x.com | tandfonline.com


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