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Elle viendra à l’heure où les villes ne savent plus très bien si elles dorment ou si elles pourrissent. À l’heure où les esprits n’en pourront plus de contenir leur rage dans les rues qui ne mènent nulle part. L’heure où les démons eux-mêmes pourrissant dans l’ombre veulent en sortir. La grande insurrection pornographique déferlera au crépuscule. La pornographie comme nouvelle esthétique politique. Guerre à la représentation ! Guerre à la distance ! L’excès comme langage imposera le salut par l’obscénité.
« Je vis monter de la mer une bête ». La mer noire de monde. Multitude d’en bas, du très bas. Des égouts de l’humanité. Déluge non pas purificateur mais contaminateur. Gange des oubliés déferlant sur la civilisation fossilisée. Non pour la revivifier mais pour achever son agonie. Guerre à la médiation ! Guerre à la patience !
« L’une de ses têtes était comme blessée à mort ; mais sa blessure mortelle fut guérie. Et toute la Terre, pleine d’admiration, suivit la bête… Et ils adorèrent la bête ». La retenue a fait long feu, plus rien ne tient… Sois obscène où on te brûle ! Les maîtres du feu n’en sont plus les maîtres. Te voilà enfin libre, hurlements à volonté, sans volupté. La grâce n’est qu’un mythe, la hiérarchie, la transcendance ne sont que des mythes ! Écartelons les saints dans un grand éclat de rire ! La Révolution française est éternelle ! La clameur couvrait le bruit des voitures qui passaient…
« Il fut donné à la bête de faire la guerre aux saints, et de les vaincre ». La multitude ne court plus qu’après son égarement charnel, pour étouffer sa misère spirituelle. La multitude ne veut plus rien porter. Ni l’esprit, ni l’âme, ni la mémoire. Ne plus porter le passé ni le futur. Ne plus rien espérer. Le corps ne doit plus accomplir, il doit s’accomplir ! Accomplir la chair seulement, dans la sueur, dans le sang, dans toutes les jouissances enfin libérées. La bête c’est la multitude errante qui abolit passé et futur… qui ne connaît plus que le présent. Qui ne veut plus attendre. Qui se fout de la mort. Qui rend folle la faucheuse elle-même. Il n’y a plus réussites ni échecs ! Plus de gagnants ni de perdants ! Les héros sont l’ennemi du genre humain ! Une vieille femme qui attendait le bus, recula, mais personne ne la remarqua.
« Et il fut donné à la bête autorité sur toute tribu, tout peuple, toute langue et toute nation. Et tous les habitants de la terre l’adoreront… ». Il n’y a plus de supériorité, l’homme doit vivre animalement, sans autre prétention. Ne rien bâtir, ne rien hisser, ne pas rêver au-dessus de la bête. La loi animale est la seule. La beauté est une oppression ! Adorons la bête en nous ! Libérons-là ! Qu’elle revienne à la nature. Les plus cruels survivront. Nous n’avons plus peur de la mort. Brûlons ensemble tous les tribunaux ! Et jurons de ne plus être jugés !
« Et le dragon donna la puissance à la bête, et son trône, et une grande autorité ». Alors le sceptre fut partout et le trône nulle part. Les palais autrefois rutilants de puissance furent dévastés, les temples aux lourdes dorures pillés, les frontières autrefois farouchement défendues franchies… Un seul règne sans roi, le règne de la laideur brutale. Une seule couronne posée sur des millions de têtes. Chacun devint le petit souverain de son propre vertige, de ses délires, de ses vices… réclamant de son royaume, de ses adeptes, de sa communauté, de ses abonnés, d’écouter son désir, ses caprices, sa vérité, son instant…, sous les lumières aveuglantes des images tournoyant dans la mort. Et parce que chacun était roi, personne ne fut plus serviteur de rien, ni de personne. Ni du pauvre ni du malade, ni du mort ni du vivant, ni de l’enfant ni du vieillard, ni de celui qui viendrait après. Personne ne savait plus pourquoi il fallait sauver quelqu’un. Nous ne voulons devoir plus rien à personne ! Guerre à la dette ! Mort à la promesse ! Car la promesse suppose demain. Et demain est devenu une offense. Pourquoi attendre ? Pourquoi transmettre ? Le temps nous est compté. Brisons la servitude de l’attente et le fardeau de la transmission ! Ils ne se souvenaient plus de ce qu’était attendre, ce qu’était l’ennui… ils voyaient la prison partout… Mort à l’héritage ! Pourquoi construire ce qui ne sera pas consommé avant la nuit ? Que chaque génération dévore la suivante ! Que chacun mange sa part du monde avant que le monde ne lui soit retiré ! Nous ne paierons plus le prix de la liberté : la responsabilité !
Ils appelleront cela liberté, émancipation. Ils appelleront cela vivre.
Les jours se lèveront d’autres jours, les matins naîtront d’autre matins. Et la terre en sang se couvrira d’hommes qui auront enfin obtenu tout ce qu’ils désiraient, mais qui ne sauront plus pourquoi ils le désiraient. De leurs nerfs broyés par leur folie, leur viendra alors le grand rire. Non pas le rire des enfants ni celui des saints, mais le rire atroce de ceux qui ont brûlé toutes les idoles et découvert dans les cendres qu’ils étaient eux-mêmes devenus des idoles. Ils riront de la mort parce qu’ils auront cessé de croire en la vie, à ses affinités mystérieuses, à ses fécondations éternelles. Ils riront du ciel parce qu’ils auront perdu jusqu’au souvenir de regarder vers lui. Le rire de la bête résonnera dans l’univers et dans les centres commerciaux, ébranlera les cœurs restés purs au tréfonds, qui serreront dans leur main un souvenir d’une clarté d’amour… espérant encore un signe de compréhension… mais leurs larmes dévaleront… dévoileront… « L’innocence est une maladie, la pureté est un danger ! », s’exclamera-t-on en voyant les larmes accusant les passions haineuses. Les cœurs restés purs seront sacrifiés, jetés vivants au feu par la foule exaltée à la vue de la chair qui brûle… Sous la lune triste, l’animal humain exultera d’avoir fait de la mort un spectacle pour la conjurer… La foule toute puissante s’entre-dévorera jusqu’à ne plus ressembler qu’à une vaste déchirure sans visage. Personne ne sut qui avait commencé…
Ce n’était que dans leur sommeil ou dans la mort qu’ils redevenaient humains. Leurs rêves redonnaient à leur visage des expressions perdues. Mais à leur réveil, ils chassaient ces sentiments, effrayés, honteux…
« Allez répandre sur la Terre les sept coupes de la fureur de Dieu ». Sur une immense plage de sang étalant l’écume des âmes défuntes, ils exhiberont fiévreusement les noires entrailles de leurs âmes, jusqu’à épuisement, jusqu’à perdre l’ivresse. Brisons tous les sceaux ! Et lorsque tout aura été montré. Qu’il n’y aura plus de secret, donc plus de révélation. Plus de voile, donc plus de dévoilement. Plus d’interdit, donc plus de transgression. La pornographie aura triomphé, partout, en tout lieu, en tout temps… Et parce qu’elle aura gagné, elle sera devenue insignifiante. Car l’obscénité n’existe que lorsqu’il demeure quelque chose à profaner. Ils auront profané jusqu’au profane. Souillé la fraîcheur du vent au début de l’hiver… Alors ils chercheront davantage. Toujours davantage dans un chaos sans retour. L’Enfer est un mythe, nous ne le craignons plus ! Nous souffrirons toutes les libertés ! Rions de l’Enfer et de toutes les chimères ! Détruire le moindre lien humain en annihilant toute honte sera leur dernier crédo. Chacun voudra être unique et chacun criera comme tous les autres dans le gouffre insondable des simulacres. Revendiquant sa vérité. Et toutes les vérités se confondront dans un vacarme sans fin. Guerre à la séparation ! Détraquons toutes les limites ! La course au plus ignoble ne cessera plus. Plus vite, plus vide. Plus loin dans la bêtise, qui sera entendue comme le culte de la bête, sa manifestation sacrée. Les prophètes seront les plus bêtes, emportant avec ferveur les foules de solitudes vers leur perdition. Le lendemain, les magasins ouvrirent comme d’habitude.
Les trafics les plus sordides continueront de prospérer à l’ombre de la valeur du vide, qui dépassera celle de l’or. Les héritiers du Malin mèneront la foule jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle ne peut plus rien attendre de l’humanité, et tout de la science, du salut par la science. Ils éventreront les dernières pudeurs, les dernières innocences, comme on éventre un cadavre pour y chercher encore quelque chose de vivant. Des enfants hurleront leur innocence, en vain… personne ne pleurera… La chair deviendra la démesure de toutes choses. Ils justifieront et glorifieront l’extermination, le massacre des innocents dans des fêtes sans fin à la liberté. Les images enterreront les visages… Et lorsqu’il n’y aura plus rien à montrer… à souiller… à détruire… lorsque tout souvenir du sacré aura été enterré… lorsqu’ils seront eux-mêmes devenus l’abîme… alors enfin,… du plus profond du temps… le ciel s’ouvrira…
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