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L’Internet des cartes grises : un million de véhicules fantômes, 550 millions envolés

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L’État a supprimé les guichets, les escrocs ont ouvert une concession nationale sans enseigne.

Dans un rapport publié le 12 mars 2026, la Cour des comptes décrit les conséquences désastreuses du plan « Préfecture nouvelle génération », lancé en 2017.

À l’époque, l’État ferme les guichets cartes grises des préfectures et retire environ 1 900 agents du circuit. Les démarches passent sur Internet. Sur le papier, c’est moderne, fluide, efficace et gratuit. Dans la réalité, le contrôle a été sacrifié sur l’autel de la rapidité, tandis que l’accès au Système d’immatriculation des véhicules, le SIV, était confié à des dizaines de milliers de professionnels privés qui font payer leur prestation d’intermédiaires.

Le nombre d’opérateurs habilités a atteint 39 000 en 2020. Il restait encore autour de 31 500 professionnels en mai 2025. Autrement dit, l’État a donné l’accès à un fichier sensible à une armée de garages, intermédiaires et sociétés diverses, puis a choisi de vérifier les opérations après coup. Une méthode particulièrement commode quand le véhicule, son propriétaire et les taxes associées ont déjà disparu dans la nature.

Près d’un million de véhicules immatriculés par des garages fantômes

Le rapport détaille le mécanisme des « garages fictifs ». Ces sociétés créées pour frauder ont utilisé les certificats provisoires destinés aux professionnels de l’automobile afin d’immatriculer des véhicules sans acquitter les taxes dues. Résultat : les véritables propriétaires deviennent difficiles, voire impossibles, à identifier.

Alerté notamment par une hausse de 160 % des grands excès de vitesse entre 2016 et 2022, le Centre automatisé de constatation des infractions routières a identifié 291 sociétés fictives. Elles auraient permis d’immatriculer près d’un million de véhicules hors du regard effectif de l’administration. Selon les chiffres repris par L’Argus, le manque à gagner dépasse 550 millions d’euros pour la période 2022-2024 : près de 300 millions de taxes d’immatriculation non perçues et 255 millions d’euros de contraventions ou d’amendes impayées.

Ce ne sont donc pas de simples formalités mal remplies. Ces failles facilitent la circulation de véhicules volés, dangereux, ou utilisés par des réseaux criminels. Pendant ce temps, le contribuable paie les services publics, les automobilistes règlent leurs taxes et les fraudeurs profitent d’un dispositif livré clefs en main.



Des contrôles trop tardifs, puis abandonnés

La Cour des comptes rappelle que la stratégie de lutte contre la fraude n’a été mise en place qu’en 2020, trois ans après le lancement du dispositif. Pire, les campagnes nationales de contrôle des professionnels habilités ont été arrêtées dès 2022, faute de personnel. Dans 40 à 60 % des cas contrôlés, des irrégularités avaient pourtant été relevées.

En 2024, seulement 9 % des fraudes détectées ont été signalées aux procureurs, contre 27 % en 2020. Et moins de 7 % de ces signalements ont débouché sur des poursuites. Voilà la mécanique : on ouvre grand les accès, on contrôle tard, on interrompt les contrôles, puis l’on s’étonne que les escrocs prospèrent.

Les incidents récents confirment l’absurdité du système. Début 2026, 22 garages ont vu leurs accès SIV piratés, pour environ 3 millions d’euros d’immatriculations frauduleuses. En avril, la cyberattaque contre le portail France Titres, ex-ANTS, a compromis les données de 11,7 millions de comptes selon le ministère de l’Intérieur. L’État exige toujours plus de démarches numériques des citoyens, mais peine manifestement à sécuriser ses propres infrastructures.

Des restrictions ont commencé à être instaurées en 2025, mais la Cour les juge insuffisantes. Elle réclame moins d’habilitations, une identité numérique sécurisée pour accéder au SIV et, surtout, des contrôles avant la délivrance des titres. Il aura donc fallu un million de véhicules fantômes et un demi-milliard d’euros perdus pour découvrir qu’un contrôle effectué après la fraude n’empêche pas la fraude.



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