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Il faudra tout de même un jour se poser les bonnes questions. Pourquoi en France, sitôt qu'il s'agit de descendre dans la rue pour manifester de la joie ou du mécontentement, l'issue est toujours la même: une exaltation de la violence qui voit s'affronter forces de l'ordre et casseurs sans qu'il soit permis de dire avec exactitude qui des deux s'en trouve à l'origine? On demeure toujours dans une zone grise où chacun, manifestants comme policiers, accuse l'autre d'avoir commencé, un jeu de rôles bien rodé où la vérité peine à éclater tant les versions, même longtemps après les faits, demeurent contradictoires.
Ce qui pose problème, c'est le côté systémique de cette violence. Aucun autre pays au monde n'en use avec autant de désinvolture. On dirait un jeu de société où chacun déroule sa partition sans jamais s'interroger sur la nature même de sa conduite. On casse des abris-bus comme on dégommerait des petits soldats, on met le feu aux poubelles sans même s'en apercevoir, on brise vitrines et mobilier urbain dans une sorte d'allégresse qui n'est pas sans rappeler celle des moineaux quand on leur jette par inadvertance une poignée de miettes de pain.
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Les forces de l'ordre, elles, s'appliquent à tenir leur rang, vaillants soldats de la République dont le degré d'implication est tel qu'à la moindre escarmouche, ils sortent de leur besace moult armes si vaillamment utilisées qu'elles finissent par éborgner un individu ou décapiter une main, autant de dérapages qu'on viendra excuser par un manque de maîtrise dû à une situation devenue par la force des choses incontrôlable.
Bref, à chaque nouvelle manifestation, on assiste à de véritables scènes de guerre qui laissent les citoyens à la fois désabusés, désemparés et impuissants à comprendre l'origine de tous ces débordements. On était venu pour dire son mécontentement ou hurler sa joie, on repart de là comme si on revenait de la bataille de la Somme, sonnés et hagards, rotules sur les pavés et yeux mouillés d'avoir trop goûté aux liqueurs plus ou moins enivrantes des gaz lacrymogènes.
Il faudrait vraiment sonder l'âme du pays pour saisir l'origine de tout ce dérèglement. Qu'est-ce qui explique que l'on se sente autorisé d'un côté comme de l'autre à recourir à une violence qui n'a, la plupart du temps, aucun lieu d'être? Comment expliquer que dans une société civilisée comme la nôtre, avant de se mettre autour d'une table, il faille d'abord en venir aux mains? Pourquoi, à aucun moment, on ne semble être capable d'anticiper les violences à venir en prenant des dispositions pour les éviter? Comme si tout procédait de la violence et d'elle seule.
On le sait, la France est un pays singulier où l'on n'aime rien tant que de se distinguer du reste de la planète. Pour le meilleur et pour le pire. En l'occurrence, le pire ici. Je suis toujours frappé de voir avec quelle désinvolture les Français acceptent ou participent de cette violence. Comme s'il s'agissait d'un folklore, d'un jeu où il s'agirait de régler ses désaccords à coups de pierres et de grenades. Une sorte de carnaval bien ancré dans les mentalités à l'image de ces voitures brûlées à la Saint-Sylvestre ou de ces batailles rangées au sujet de la construction d'un aéroport ou d'une bassine d'eau.
La violence est devenue un trait national comme le camembert, le Tour de France ou la bouteille de Bordeaux, une sorte d'emblème où la France puise une partie de son identité avec une sorte de fierté mal placée. Tout juste si on ne s'en félicite pas ou si on ne plaisante pas à son sujet comme s'il s'agissait là d'un particularisme dont il faudrait se vanter.
Mais cette violence, d'où vient-elle vraiment? D'une insatisfaction chronique tellement exacerbée qu'elle en devient l'exutoire obligé? D'une impossibilité à vivre ensemble sur un périmètre donné? De forces nées d'un ressentiment si puissant qu'il a besoin de la violence pour être purgé? D'un manque de civilité, celui-là même qui s'exerce à un passage piéton, et qui serait le signe d'une société immature, si individualiste qu'elle en viendrait à briser tous les tabous?
La violence s'est banalisée. Si elle continue à étonner et à choquer, elle fait désormais partie du paysage, elle est même devenue un rituel obligé. On brûle du mobilier urbain par mimétisme, on réprime sans discernement, par automatisme. Comme si la pensée avait été confisquée pour laisser place à une sauvagerie enracinée au plus profond de l'âme. On ne se parle pas, on cogne. On ne manifeste pas, on grogne. On ne cherche pas à calmer les ardeurs, on arrose à tout-va pour ne pas finir soi-même éborgné ou lynché par une foule rendue hors de contrôle.
C'est évidemment inquiétant. Encore plus quand on entre dans une période où l'on sent dans le fond de l'air comme une envie d'en découdre pour de bon. Où les extrêmes rivalisent de provocations pour mieux faire monter l'ambiance, jusqu'à l'incandescence finale. Où l'on ne sait plus très bien de quoi demain sera fait. Et où, à l'aube d'une campagne présidentielle dont on devine qu'elle sera sanglante, on redoute le jour où, la démocratie se retrouvant à l'arrêt, la violence apparaîtra pour certains comme le seul moyen pour faire régner l'ordre. Ou le désordre. Question de sensibilité. Et d'opportunisme.
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