Une tour de béton de 105 mètres, plantée à 1 650 mètres d’altitude dans les Pyrénées-Orientales, entourée de 201 miroirs orientés vers le ciel. Voilà à quoi ressemblait Thémis en 1983, quand EDF et le CNRS ont mis en service la première grande centrale solaire à concentration de France. Trois ans plus tard, ses réservoirs de sels fondus se refroidissaient pour de bon. Pas à cause d’un manque de soleil dans le Roussillon, l’un des coins les plus ensoleillés du pays, mais parce que l’État venait de trancher : ce serait le nucléaire, pas le soleil, qui alimenterait la France.
À retenir
- Une infrastructure solaire avant-gardiste sacrifiée en 1986, non par manque de soleil, mais par choix politique
- La centrale a été reconvertie en télescope de rayons cosmiques pendant 17 ans, une deuxième vie inattendue
- Le retour du solaire aux années 2000 a donné raison aux pionniers des années 1970 trop en avance sur leur époque
Sommaire
- Une centrale née de la peur du pétrole
- 1986, l’année où le nucléaire a gagné
- Un télescope à sels fondus pendant dix-sept ans
- Le retour du solaire, deux décennies plus tard
Une centrale née de la peur du pétrole
À partir de 1976, le CNRS et EDF travaillèrent à l’étude de la production électrique solaire par voie thermodynamique dans le cadre du programme THEM, après les chocs pétroliers, EDF choisissant la Cerdagne pour son ensoleillement exceptionnel. Le choix du site n’a rien d’anodin : selon le descriptif de la centrale, la Cerdagne bénéficie d’une exposition de près de 2 400 heures de soleil par an, avec un vent très faible limitant les arrêts d’installation.
L’installation est composée de 201 héliostats, des miroirs géants orientés vers le soleil, qui concentrent les rayons vers une tour de 105 mètres de haut. À son sommet, un récepteur reçoit cette chaleur concentrée. Un fluide caloporteur y circule, chauffé par les rayons, avant de transférer son énergie à un circuit d’eau via un échangeur ; la vapeur produite actionne alors une turbine puis un alternateur pour produire de l’électricité. Ce fluide, ce sont les fameux sels fondus, une technologie qui permet de stocker la chaleur bien après le coucher du soleil, un peu comme une bouillotte géante capable de tenir la nuit entière. Inaugurée par EDF en 1983, la centrale devient opérationnelle et emploie 48 personnes, constituant alors une véritable référence internationale en matière de conversion de l’énergie solaire en électricité.
1986, l’année où le nucléaire a gagné
L’arrêt n’a duré que trois ans de fonctionnement effectif. Après seulement trois années de fonctionnement, de 1983 à 1986, Thémis ferme, victime d’une décision d’arrêt des programmes de recherche sur l’énergie solaire pour non-rentabilité économique. Le contexte énergétique mondial a joué contre elle : en 1986, la chute du prix du pétrole, la politique du tout nucléaire et le coût de maintenance élevé de la centrale entraînent son arrêt. Une explication corroborée ailleurs : la centrale a été construite en 1983, à l’époque où la France décidait de privilégier le nucléaire pour la production d’électricité en masse, et les essais ont duré jusqu’en 1986, année du choix définitif du nucléaire.
Le solaire à concentration n’était pourtant pas un échec technique. Les technologies développées ont été un véritable succès, se déployant notamment en Espagne et aux États-Unis. C’est bien l’équation économique qui a plombé le projet : après le démarrage en 1983, de nombreuses interruptions, une production faible et un pétrole à nouveau bon marché auront vite raison de la centrale, et l’EDF arrête les frais en 1986. Le kilowattheure produit à Thémis coûtait trop cher face à un atome français en pleine expansion et un baril redevenu accessible. Un comble : la centrale a été sacrifiée non pas parce qu’elle manquait de soleil, mais parce que la France avait fait un autre choix énergétique, et que le pétrole, paradoxalement, redevenait bon marché.
Un télescope à sels fondus pendant dix-sept ans
Abandonnée par les électriciens, la tour n’est pas restée vide très longtemps. Des astrophysiciens prennent alors le relais et installent, à la place des héliostats, des détecteurs de rayons cosmiques, et leurs observations dureront jusqu’en 2004. Le site devient un instrument d’observation nocturne du ciel : le CNRS via l’IN2P3, le CEA et le CERN tentent et réussissent à détecter le rayonnement gamma de très haute énergie, accueillant successivement les télescopes Thémistocle et ASGAT, puis CAT et enfin Céleste. Une reconversion presque poétique : la même infrastructure conçue pour capter le rayonnement solaire a servi, la nuit, à capter le rayonnement des étoiles mortes depuis des millénaires.
Le retour du solaire, deux décennies plus tard
Le déclic vient du prix du baril qui remonte et du climat qui s’emballe. « Le réchauffement climatique et la hausse du prix du pétrole sont passés par là », explique Alain Ferrière, chercheur au Promes et responsable du projet. En 2003, le Département des Pyrénées-Orientales, soutenu par la région, décide de rendre à la centrale son usage premier de recherche sur l’énergie solaire, et le site devient Thémis Solaire Innovation. La remise en route se fait progressivement : le Conseil Général décide par délibération du 24 février 2003 de lancer deux études permettant de rendre à la centrale son usage premier de production d’électricité.
Les premiers résultats concrets arrivent en 2007. Quatre héliostats mobiles remis en marche permettent de produire une puissance de 30 kWc, avec l’objectif de remettre 80 héliostats en route pour une puissance estimée à 600 kWc. Depuis, le site n’a cessé d’accueillir de nouveaux programmes de recherche sur le solaire à concentration et le photovoltaïque, avec pour ambition affichée un cycle thermique à très haute température, loin des 500 °C d’origine. Ce que l’histoire de Thémis raconte finalement, c’est moins celle d’un échec que celle d’un timing malheureux : une technologie prometteuse, sacrifiée sur l’autel d’un pétrole bon marché et d’un choix politique assumé, avant de retrouver, quarante ans plus tard, une pertinence que ses concepteurs des années 1970 avaient anticipée sans pouvoir la prouver à temps.
Sources : ecosources.org | uved.univ-perp.fr


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