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La France a une base de lancement bâtie en plein Sahara : le jour où elle y a mis son premier satellite en orbite, il lui restait moins de deux ans pour tout quitter

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Le 26 novembre 1965, une fusée s’élève au-dessus des dunes du Sahara algérien et place en orbite un petit satellite de 40 kilos baptisé Astérix. En quelques minutes, la France devient la troisième puissance spatiale mondiale, juste derrière les deux géants de la guerre froide. Mais ce triomphe technique cache une équation politique explosive : à l’indépendance de l’Algérie déclarée en 1962, la France n’est autorisée à maintenir sa présence sur les CIEES de Colomb-Béchar et d’Hammaguir que pour une durée de cinq ans. Le compte à rebours a commencé bien avant le lancement d’Astérix. Il reste alors à peine dix-neuf mois à la France pour évacuer purement et simplement son unique porte d’entrée vers l’espace.

Cette base, personne ne l’avait construite au hasard. Après la Seconde Guerre mondiale, l’armée de Terre identifie dès 1946 la région de Colomb-Béchar comme un endroit idéal, situé à 700 km au sud d’Oran, disposant de bons réseaux de communication. Le site d’Hammaguir, lui, entre en service un peu plus tard : le développement de la série Véronique, plus imposante, nécessite une nouvelle installation, opérationnelle à Hammaguir, à 120 km au sud-ouest de Colomb-Béchar, dès mai 1952. Pendant près de vingt ans, ce coin isolé du Sahara devient le terrain de jeu de l’industrie missilière française naissante, avec son lot d’essais parfois spectaculaires et parfois dangereux pour les populations locales.

À retenir

  • Une base de lancement militaire français cachée au Sahara devient le berceau du programme spatial français dans les années 1950-1960
  • Quatre aires de tir baptisées de prénoms féminins incarnent chacune une filière technologique distincte, culminant avec le lancement d’Astérix en 1965
  • Les accords d’Évian imposent l’évacuation totale en moins de deux ans : comment la France a transformé cette urgence géopolitique en opportunité stratégique

Sommaire

  1. Brigitte, Béatrice, Blandine : quatre aires de tir pour une ambition spatiale
  2. Un compte à rebours diplomatique plus rapide que technique
  3. De la Guyane à aujourd’hui : la naissance de Kourou

Brigitte, Béatrice, Blandine : quatre aires de tir pour une ambition spatiale

Ce qui frappe, quand on regarde le plan d’Hammaguir, c’est cette manie très militaire de baptiser les installations de prénoms féminins. Quatre champs de tir spécifiques sont aménagés entre 1959 et 1963 : Bacchus pour les fusées-sondes à propulsion solide, Blandine pour les fusées-sondes à liquide, Béatrice pour les engins testés en coopération internationale comme le missile américain Hawk ou la fusée Cora du programme européen Europa, et Brigitte pour le lanceur de satellites Diamant et les missiles balistiques. Cette dernière aire concentre l’essentiel des enjeux stratégiques : elle est le site le plus important, doté d’infrastructures permettant de lancer les puissants missiles balistiques de la SEREB ainsi que le lanceur Diamant, qui place avec succès en orbite le 26 novembre 1965 le premier satellite français Astérix.

Le choix de raccourcir en Béatrice, Brigitte ou Blandine n’a rien d’anecdotique : chaque aire correspondait à une filière technologique distincte, un peu comme des ateliers spécialisés sur une chaîne de production. La coordination de l’ensemble reposait sur un poste de commandement unique. Un poste de commandement pour engins balistiques était chargé de centraliser et de coordonner tous les tirs effectués depuis les bases Blandine, Bacchus, Béatrice et Brigitte. Au total, l’activité du site fut considérable : plus de 271 fusées furent lancées depuis ce site en une vingtaine d’années.

Un compte à rebours diplomatique plus rapide que technique

Le triomphe d’Astérix n’a rien changé à l’échéance fixée par les accords d’Évian. Bien au contraire, suite à ces accords du 18 mars 1962, qui ouvrent la voie à l’indépendance de l’Algérie, il devient évident qu’il faut quitter les champs de tir sahariens. Le gouvernement français ne traîne d’ailleurs pas les pieds pour organiser le repli. Dès le 4 juillet 1962, le ministre des Armées Pierre Messmer décide de transférer progressivement les essais militaires près de Biscarrosse, dans les Landes, au plus tard le 1er juillet 1967. Un détail mérite d’être souligné : les nouvelles autorités algériennes n’ont jamais réclamé un départ précipité. Bien que les autorités algériennes aient proposé à la France de rester à travers un bail, les responsables politiques français ont préféré partir le 1er juillet 1967, pour éviter de subir un jour un éventuel chantage. C’est un choix politique assumé, pas une expulsion.

Pendant que les militaires migrent vers les Landes, le programme spatial civil, lui, ne peut pas se contenter d’un terrain de repli aussi modeste : il lui faut de l’espace, de la mer dégagée pour l’éloignement des étages de fusées, et une proximité avec l’équateur pour profiter de la rotation terrestre. Le gouvernement n’a pas attendu l’évacuation de la base pour chercher un autre site de lancement : dès 1962, l’agence spatiale française part en prospection à travers le monde pour dénicher le meilleur endroit où construire sa nouvelle base spatiale. La Guyane, département français depuis 1946, coche toutes les cases stratégiques : éloignement des zones cycloniques, façade atlantique dégagée, et surtout une position quasi équatoriale idéale pour un port spatial.

De la Guyane à aujourd’hui : la naissance de Kourou

La décision est actée en 1964. C’est en 1964 que la Guyane est sélectionnée pour devenir le port spatial de la France, remplaçant le premier site de lancement français à Hammaguir après l’indépendance de l’Algérie. Le chantier démarre alors dans une forêt équatoriale qui n’a rien à voir avec les dunes sahariennes : il faut tout construire, des routes aux logements en passant par le port de fret. Le Centre spatial guyanais devient opérationnel en 1968, à peine un an après l’évacuation définitive d’Hammaguir. L’ampleur du site donne la mesure du saut d’échelle : le Centre spatial guyanais s’étend aujourd’hui sur près de 900 km², bien plus vaste que les quatre aires de tir sahariennes réunies. Sept ans plus tard, l’Europe rejoint l’aventure : en 1975, la France propose de partager Kourou avec l’ESA, qui couvre aujourd’hui deux tiers du budget du Centre spatial guyanais. Ce partage financier a permis à la France de transformer une contrainte géopolitique subie en 1962 en atout industriel partagé à l’échelle continentale.

Et Hammaguir, dans tout ça ? Le site n’a jamais été rasé ni recyclé. Bien que le site soit inhabité depuis des décennies, les installations sont toujours en place et notamment le pas de tir de la fusée Diamant, planté au milieu du désert comme un vestige figé dans le sable. Personne n’y a jamais reconstruit d’usine, personne n’y a organisé de musée officiel : les rampes de lancement rouillent tranquillement à 120 kilomètres au sud-ouest de Béchar, visibles seulement sur les images satellite. Une réplique de la fusée Diamant se trouve d’ailleurs aujourd’hui exposée au musée de l’Air et de l’Espace du Bourget, seul témoignage accessible au grand public de cette épopée saharienne qui a précédé de trois ans la naissance de Kourou.

Sources : institut-francais-histoire-espace.org | destination-orbite.net | techno-science.net

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