Dans l’État du Bihar, dans le district de Gaya, un journalier a pris seul, au milieu des années 1960, une décision qui allait redessiner la géographie de son village. Armé d’un simple marteau et d’un burin, il a entrepris de tailler un passage à travers la crête rocheuse qui isolait sa communauté du reste de la région. Il lui aura fallu plus de vingt ans pour en venir à bout.
Le résultat a stupéfié tout le district.
Avant cette entreprise, les habitants de Gehlaur devaient contourner la montagne pour rejoindre les services les plus élémentaires. La ville la plus proche capable d’offrir un médecin et les soins nécessaires se trouvait à des dizaines de kilomètres, en passant autour des collines. Écoles, marchés, dispensaires : tout obligeait à un détour interminable.
À retenir
- Dashrath Manjhi a percé une montagne à la seule force de ses bras et ses outils rudimentaires pendant 22 ans
- Le passage ouvert a réduit le trajet vers l’hôpital et l’école de plusieurs jours à quelques heures
- L’État indien lui a accordé des funérailles d’État et émis un timbre à son honneur après sa mort en 2007
Sommaire
Vingt ans de marteau et de burin, seul face à la roche
L’homme s’appelait Dashrath Manjhi. Sans machine, sans financement et sans le moindre soutien officiel, il a commencé à entamer la roche à la fin des années 1960. Chaque jour, sous le soleil ou pendant la mousson, il frappait la même paroi avec ses outils rudimentaires. Il a vendu ses chèvres pour s’acheter des outils, enduré blessures, faim et isolement. Aucun engin, aucune aide technique : seulement ses bras et sa détermination.
Au début, les villageois se moquaient de lui, certains le traitaient de fou, d’autres jugeaient son entreprise absurde. Il a continué malgré tout.
Personne n’imaginait qu’il irait au bout.
De la moquerie à l’aide collective
Après une dizaine d’années de travail acharné, les habitants ont vu pour la première fois une fissure traverser la montagne de part en part. Ce qui n’était qu’une entaille s’est peu à peu transformée en véritable passage. Certains villageois, longtemps sceptiques, ont fini par lui prêter main-forte pour les dernières étapes du chantier.
Une fois la roche percée, l’accès aux médecins, à l’emploi et à l’école s’est trouvé raccourci, et des dizaines de villages ont pu emprunter à leur tour ce nouveau passage. Les habitants ont commencé à l’appeler « Baba », un terme de profond respect. Le trajet qui menait autrefois les malades à travers un détour épuisant se comptait désormais en heures de moins, pas en jours. Ce que la crête interdisait pendant des générations, un seul homme venait de le rendre possible avec un marteau.
Ce que l’État a fini par reconnaître
Le passage ouvert ne suffisait pas à Dashrath Manjhi. Il a réclamé que la route soit goudronnée et reliée à l’axe principal, allant jusqu’à marcher le long des voies ferrées jusqu’à New Delhi pour déposer une pétition réclamant une route, un hôpital, une école et l’eau courante pour son village. Une démarche menée à pied, sans relais officiel, portée par la seule conviction que son village méritait mieux.
En 2006, sa demande a fini par être entendue.
Reçu par le chef du gouvernement du Bihar de l’époque, Nitish Kumar, lors d’une audience publique, celui-ci s’est levé, visiblement ému, et lui a offert son propre siège de ministre, un geste rarissime envers un homme de son rang social. L’État lui a alors accordé une parcelle de terrain, que Manjhi a aussitôt redonnée pour qu’un hôpital y soit construit. Son nom a également été proposé pour la Padma Shri, l’une des plus hautes distinctions civiles indiennes, mais des responsables du ministère des Forêts ont contesté cette nomination, jugeant ses travaux illégaux. La reconnaissance officielle, aussi tardive fût-elle, restait teintée de bureaucratie.
Dashrath Manjhi est mort en 2007, des suites d’une maladie, et les autorités du Bihar lui ont rendu hommage en lui accordant des funérailles d’État. Une reconnaissance posthume qui tranchait avec les décennies de silence ayant entouré son chantier. Son histoire a ensuite inspiré un film biographique sorti en Inde, ainsi qu’un timbre émis en son honneur par la poste indienne. Mais la route promise, elle, a mis bien plus de temps à voir le jour : il aura fallu à l’administration une trentaine d’années supplémentaires pour faire goudronner le passage qu’il avait ouvert à la seule force de ses bras.
Sources : theeasternroots.com | en.wikipedia.org


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