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La France a une autoroute bloquée 6 ans par un insecte : le pique-prune a forcé les ingénieurs à déplacer les arbres un par un et à dévier le tracé

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Six années. C’est le temps qu’il a fallu aux ingénieurs de Cofiroute pour reprendre un chantier stoppé net par un scarabée de moins de quatre centimètres. Sur le tracé de l’A28, entre Écommoy et Montabon en Sarthe, les bulldozers sont restés à l’arrêt pendant que des experts recensaient, arbre par arbre, la présence d’un coléoptère protégé : le pique-prune.

L’histoire démarre en 1996. Un insecte protégé, le scarabée pique-prune, est repéré sur le tracé, au sud du Mans, une présence qui impose de vérifier si cet insecte est présent ailleurs sur le chantier. Le projet autoroutier, censé relier Alençon à Tours en passant par Le Mans, traverse alors une zone bocagère riche en vieux châtaigniers greffés, exactement le genre d’habitat que ce scarabée affectionne. Les opposants au projet étaient contre ce tracé, car il passait sur la partie ouest de la forêt domaniale de Bercé, riche d’une des plus belles futaies de chênes de France.

Le pique-prune, de son nom scientifique Osmoderma eremita, n’a rien d’un promeneur infatigable. Ce coléoptère peut parcourir au maximum 300 mètres dans toute son existence adulte. Il passe l’essentiel de sa vie sous forme de larve, nichée dans le terreau des cavités de vieux arbres, un cycle qui dure de deux à quatre ans avant l’émergence de l’adulte. Sa présence n’est jamais anodine : les entomologistes la considèrent comme un signal fiable de la bonne santé écologique d’un boisement ancien.

À retenir

  • Un minuscule coléoptère protégé paralyse un mégaprojet d’infrastructure pendant 6 années
  • Les autorités découvrent trop tard la présence d’une espèce rare dans le tracé prévu
  • Une solution écologique inédite redessine l’autoroute et invente la cohabitation infrastructure-biodiversité

Sommaire

  1. Une espèce protégée depuis 1979, un chantier à l’arrêt depuis 1997
  2. Arbres déplacés, tracé dévié : la solution technique
  3. Une inauguration en 2005, un héritage écologique durable

Une espèce protégée depuis 1979, un chantier à l’arrêt depuis 1997

Le statut juridique de la bestiole change tout. Le scarabée pique-prune est protégé par la convention internationale relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe, dite Convention de Berne de 1979, ratifiée par la France et par la Communauté européenne. Il figure également en annexe II de cette convention, ainsi que dans la directive 92/43/CEE du Conseil du 21 mai 1992 concernant la conservation des habitats naturels ainsi que de la faune et de la flore sauvages. Autant dire un arsenal réglementaire difficile à contourner pour un chantier public.

Résultat : la progression de l’autoroute, concédée à la société Cofiroute, était bloquée dans la Sarthe depuis 1997, entre Écommoy et Montabon, en raison de la présence sur le tracé du scarabée pique-prune, une espèce protégée par diverses réglementations internationales. Le dossier remonte alors jusqu’au gouvernement. Un ministre de l’Environnement de l’époque, Jean-Claude Gayssot, envisage même en 1999 de réétudier le tracé de l’autoroute pour contourner la petite bête. Du côté des élus locaux, l’agacement est palpable : le président du Conseil général de l’Orne, Gérard Burel, résumait la situation ainsi : « Moi, je n’ai rien contre le pique-prune, mais on aurait pu s’en apercevoir plus tôt. Si ça continue, il va falloir reprendre toute la procédure et payer des indemnités.»

Le dossier se transforme en patate chaude politique. Ce funeste oubli et un groupe d’écologistes décidés devaient donc stopper net l’armée d’ouvriers et d’engins, et le dossier a pris l’allure d’une «patate chaude» que se sont repassée les ministres de l’Agriculture et de l’Environnement, sans qu’aucun n’ose prendre une décision. Il faudra attendre l’arbitrage du ministre du Budget de l’époque, Alain Lambert, pour trancher : l’autoroute ferait le tour du petit bois dans lequel l’insecte avait élu domicile.

Arbres déplacés, tracé dévié : la solution technique

Concrètement, que fait-on face à un scarabée qui bloque un chantier de plusieurs centaines de millions d’euros ? On ne le déloge pas à la main, on déplace son habitat. Un train de mesures est finalement proposé : un échangeur autoroutier est construit plus loin pour éviter d’empiéter sur la forêt, de vieux arbres abritant le pique-prune sont coupés au pied et déplacés dans une zone favorable, l’entretien d’arbres têtards logeant la bestiole est prolongé de dix ans, et un site de présence est classé zone Natura 2000.

Le tracé lui-même a bougé. Le chantier sur le tronçon Écommoy-Montabon a été débloqué en juillet 2003 pour une reprise probable en 2004, le tracé ayant été légèrement dévié pour sauver de vieux châtaigniers qu’affectionne l’insecte, transformateur de bois en terreau. Ce déblocage a eu un effet domino : il a permis de lancer la suite des travaux, jusqu’à Tours, pour un coût annoncé de 300 millions d’euros à l’époque. Le pique-prune n’a d’ailleurs pas été le seul trouble-fête du chantier : après le pique-prune, une autre espèce à protéger a été repérée sur le chantier, l’écrevisse à pattes blanches, ajoutant une nouvelle couche de contraintes environnementales.

Sur le terrain, les vieux châtaigniers greffés, localement surnommés « nouzillards », deviennent un enjeu de conservation à part entière. Une association locale, France Nature Environnement Sarthe, avait porté le combat dès le milieu des années 1990. Un ancien président des Amis de la forêt de Bercé, Christian Damenstein, résumait leur position dans Le Monde en 1996 : « Nous ne sommes pas contre l’autoroute, mais contre son tracé (…) Notre forêt mérite d’être contournée.» Il ajoutait, non sans lucidité sur la portée de leur argument : « Cette histoire de scarabée peut sembler consternante, mais, de tous les arguments que nous avons pu avancer, c’est le seul qui ait un fond juridique. Il nous permet de jouer dans la cour des grands et de nous faire enfin entendre.»

Une inauguration en 2005, un héritage écologique durable

Le combat juridique des associations tourne court. Le bras de fer juridique prend fin en leur défaveur en 2002, mais les compensations environnementales, elles, restent actées. L’autoroute est finalement achevée et inaugurée le 21 octobre 2005 par Dominique de Villepin, alors Premier ministre, pour le dernier tronçon de l’A28 entre Rouen et Alençon, mettant un point final à un projet dont la genèse remontait à 1987.

Vingt ans plus tard, les zones refuges créées pour le scarabée existent toujours. Sur un site Natura 2000 géré par le département près de l’A28, des agriculteurs volontaires plantent aujourd’hui de nouveaux châtaigniers greffés pour offrir de futures cavités à l’insecte, avec l’appui de subventions européennes. Sur les 90 exploitants du territoire, une dizaine ont accepté de participer à ce programme, preuve que la cohabitation entre infrastructures et biodiversité ne s’arrête pas au jour de l’inauguration d’une autoroute.

Sources : researchgate.net | france3-regions.franceinfo.fr

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