Imaginez un immense bâtiment de béton dressé au bord du Rhône, entre les collines verdoyantes de l’Isère. De loin, la silhouette impose le respect : des murs épais, des structures massives, un dôme reconnaissable entre mille. Pourtant, aucune vie n’anime les lieux. Pas d’ouvriers pressés à l’entrée, pas de lumière aux fenêtres le soir venu. Ici, à Creys-Malville, se dresse l’un des géants les plus fascinants et les plus controversés de l’histoire industrielle française. Un colosse endormi qui, contrairement à ce que suggèrent les rumeurs, n’est pas un village fantôme peuplé de maisons abandonnées, mais bien quelque chose de bien plus impressionnant : le plus grand réacteur nucléaire de son genre au monde, aujourd’hui à l’arrêt et en cours de démantèlement. Son nom résonne encore dans les mémoires des passionnés d’énergie : Superphénix.
Un réacteur nucléaire hors normes planté au bord du Rhône
Sur la commune de Creys-Mépieu, en Isère, Superphénix n’était pas un réacteur comme les autres. Il s’agissait d’un surgénérateur, autrement dit un réacteur à neutrons rapides refroidi non pas à l’eau, mais au sodium liquide. Le principe peut sembler abstrait, alors imaginons-le simplement : là où une centrale classique consomme son combustible, un surgénérateur avait l’ambition d’en produire davantage qu’il n’en brûlait. Une sorte de machine capable de recycler le combustible nucléaire, un peu comme un four qui fabriquerait sa propre bûche en cuisinant.
Avec une puissance de 1 240 MWe, Superphénix était le premier prototype de cette filière construit à l’échelle industrielle. Un pari technologique colossal. Le chantier débute en 1976, et il faudra patienter dix longues années avant le premier couplage au réseau, en janvier 1986. Le projet ne portait pas seulement l’ambition française : il réunissait aussi l’Italien Enel et l’Allemand SBK au sein d’une entité commune baptisée NERSA. Toute l’Europe regardait alors ce géant de béton avec un mélange d’espoir et de curiosité.
Quand un incident technique fait vaciller le rêve du surgénérateur
Sur le papier, tout semblait prometteur. Dans la réalité, le rêve s’est heurté à des obstacles répétés. Comme tout projet de première génération, Superphénix a accumulé les difficultés techniques. Le refroidissement au sodium, en particulier, exigeait une maîtrise extrêmement délicate : ce métal liquide s’enflamme au contact de l’air et réagit violemment avec l’eau. Autant dire que la moindre fuite virait au casse-tête.
Le résultat est éloquent : sur toute sa durée de vie, le réacteur n’a affiché qu’un facteur d’exploitation de 14,4 %. En clair, il n’a fonctionné qu’une fraction du temps où il aurait dû produire de l’électricité. Détail surprenant toutefois : la majeure partie de ses arrêts n’était pas due aux pannes elles-mêmes, mais à des procédures administratives à répétition. Le géant technique était finalement autant freiné par la paperasse que par ses propres soucis mécaniques.
La décision politique qui a scellé le sort de Superphénix
L’aventure de Superphénix ne s’est pas achevée sur un incident spectaculaire, mais sur une décision politique. À la fin des années 1990, le gouvernement Jospin tranche : le réacteur sera définitivement arrêté. La fermeture s’échelonne sur 1997-1998, mettant un point final à ce chapitre singulier de l’histoire énergétique française.
Cette décision reste, encore aujourd’hui, un sujet de débat. Fallait-il persévérer avec cette technologie d’avant-garde, malgré ses ratés, ou tourner la page d’un projet jugé trop coûteux et trop capricieux ? Toujours est-il que le plus grand réacteur à neutrons rapides jamais construit au monde s’est éteint, laissant derrière lui un imposant héritage de béton et d’acier à gérer pendant des décennies.
Un chantier de démantèlement qui s’étire sur des décennies
Voilà pourquoi les lieux paraissent aujourd’hui figés dans une étrange immobilité. Superphénix n’est pas seulement le plus grand réacteur de son type au monde : c’est aussi le plus grand réacteur en cours de démantèlement de la planète. Un travail titanesque, à la fois technique et minutieux, qui exige patience et précision.
En 2018, l’autorité de sûreté a autorisé l’engagement de la deuxième étape du démantèlement, qui consiste à ouvrir la cuve du réacteur pour en extraire les équipements internes. Les opérations se poursuivent depuis, avec des étapes délicates : le démantèlement du petit bouchon tournant de la cuve, ou encore le transfert d’une pièce massive et particulièrement irradiante, le sommier, vers un atelier de découpe téléopéré. Le chantier doit s’achever à l’horizon 2030, avec pour dernière phase l’assainissement des structures en béton et le déclassement du site, qui restera la propriété d’EDF.
Ainsi, ce que certains prennent pour un village abandonné n’est autre qu’un colosse industriel en train de tirer sa révérence, morceau par morceau. Superphénix incarne toute l’ambiguïté d’une époque : l’audace de vouloir maîtriser une technologie de pointe, et la difficulté d’en assumer les conséquences sur le long terme. Alors que ses structures continuent d’être patiemment démontées, une question demeure : la France retentera-t-elle un jour le pari des surgénérateurs, ou ce géant restera-t-il à jamais le symbole d’un rêve nucléaire trop en avance sur son temps ?


15 hour_ago
38



























.jpg)






French (CA)