Vingt-trois virgule sept milliards d’euros. C’est le montant que la Cour des comptes a calculé pour l’EPR de Flamanville dans son rapport publié le 14 janvier 2025, un chiffre à comparer aux 3,3 milliards annoncés lors du lancement du chantier en 2007. Sept fois plus cher que prévu, douze ans de retard sur le calendrier initial, et une rentabilité que les magistrats financiers qualifient sans détour de « médiocre ». Le fleuron du nucléaire français version nouvelle génération traîne un bilan qui donne le vertige.
Le réacteur devait entrer en service en 2012. Il n’a été raccordé au réseau électrique que le 21 décembre 2024, avec douze ans de retard. Entre les deux dates, les dérapages se sont accumulés : problèmes de soudures, défauts sur la cuve, retards de qualification des équipements. Chaque nouveau point d’étape d’EDF s’accompagnait d’une facture revue à la hausse, un mécanisme presque devenu une routine pour les observateurs du dossier.
À retenir
- Un réacteur nucléaire qui coûte sept fois plus cher que prévu : comment en est-on arrivé là ?
- La Cour des comptes révèle des chiffres que personne ne voulait entendre sur la rentabilité réelle
- Six nouveaux réacteurs EPR2 sont en préparation : histoire de se répéter ou leçons tirées ?
Sommaire
- Comment la facture a doublé en cinq ans
- Une rentabilité jugée « médiocre »
- L’ombre portée sur les six futurs EPR2
Le chiffre de 23,7 milliards d’euros n’est pas tombé du ciel. Selon les magistrats financiers, le coût total du projet atteint désormais 20,4 milliards d’euros en euros constants de 2015, soit 23,7 milliards d’euros actualisés en 2023. Cette réévaluation dépasse largement l’estimation précédente : cette nouvelle estimation dépasse de 1,3 milliard d’euros l’évaluation précédente de 2020, qui s’élevait à 19,1 milliards d’euros en euros de 2015.
La différence avec les chiffres communiqués par EDF elle-même est notable. Selon la Cour, EDF estime aujourd’hui son coût total à 19,3 milliards en euros de 2015, soit 22,6 milliards d’euros de 2023, coût de financement compris. l’électricien public minore la note d’un bon milliard d’euros par rapport au calcul de la juridiction financière. Un écart qui s’explique, selon la Cour, par des éléments qu’EDF aurait tendance à sous-évaluer : frais de préexploitation, fiscalité avant mise en service industrielle, acquisition de la première recharge du combustible, coût du débat public, acquisition du stock de pièces de rechange nécessaire aux essais et à la mise en service, préparation du premier arrêt, réalisation de la première visite complète initiale et dépenses pour le remplacement du couvercle de la cuve.
D’où vient cette flambée par rapport aux estimations de 2020 ? Cette réévaluation s’explique notamment par des ajustements dans le calcul des provisions financières présentées par EDF et dans le coût de financement, explique la Cour des Comptes. À l’inflation générale s’ajoutent des coûts financiers qui gonflent mécaniquement avec la durée du chantier : plus un projet s’étire dans le temps, plus les intérêts sur les emprunts s’accumulent. Un cercle vicieux qui a transformé un pari technologique en gouffre budgétaire.
Une rentabilité jugée « médiocre »
Au-delà du coût de construction, c’est la question du retour sur investissement qui inquiète le plus la Cour des comptes. Les magistrats de la rue Cambon ont chiffré précisément le niveau de rentabilité attendu. Dans l’hypothèse d’une durée de fonctionnement de soixante ans, d’un facteur de charge de 85 % et d’un prix de vente de 90 euros le mégawattheure, la rentabilité de l’EPR de Flamanville atteindrait 2 %. Un magistrat financier a résumé la situation sans ambiguïté lors du point presse : c’est inférieur au coût des capitaux qu’EDF a été amené à engager, que ce soit sur fonds propres ou par endettement. Un projet dont la rentabilité est inférieure à son coût d’emprunt, c’est problématique. Ce n’est pas rentable.
Pour dégager une rentabilité digne de ce nom, il faudrait vendre l’électricité beaucoup plus cher que les 90 euros du mégawattheure évoqués plus haut. La Cour des comptes affirme que chaque mégawattheure produit par l’EPR de Flamanville, en euros 2023, et pour un facteur de charge de 85 %, devrait être vendu à un prix de 122 € pour dégager une rentabilité de 4 % et de 176 € pour une rentabilité de 7 %. Des niveaux de prix qui posent question dans un marché de l’électricité déjà sous tension et scruté par les consommateurs.
Autre élément troublant relevé par la juridiction : le manque de transparence d’EDF sur ces questions. Les magistrats relèvent qu’EDF refuse toujours de leur transmettre des informations sur la rentabilité et le coût de production prévisionnels de Flamanville et de l’EPR2, comme demandé en 2020. Cinq ans après une première recommandation restée sans suite, l’opacité persiste sur un dossier pourtant financé en grande partie par l’argent public.
L’ombre portée sur les six futurs EPR2
Le vrai enjeu de ce rapport ne se limite pas au passé. La Cour des comptes s’inquiète surtout de l’avenir, celui du programme EPR2 qui doit voir naître six nouveaux réacteurs sur le territoire français à l’horizon 2038. Là aussi, les chiffres s’envolent. Selon un chiffrage d’EDF de fin 2023, le coût de construction des six premiers EPR2 a déjà flambé de 30%, de 51,7 milliards à 67,4 milliards d’euros, à conditions économiques inchangées et hors effet de l’inflation. Le scénario de Flamanville semble se répéter avant même que le premier coup de pioche du programme EPR2 ne soit donné.
Face à cette incertitude, la juridiction financière recommande la prudence. La Cour demande de retenir la décision finale d’investissement du programme EPR2, envisagée pour début 2026 par EDF, jusqu’à la sécurisation de son financement et l’avancement des études de conception détaillée, une étape débutée seulement en juillet 2024. Un avertissement clair adressé au gouvernement et à EDF : ne pas répéter les erreurs de Flamanville à une échelle six fois plus grande.
Malgré ces réserves, la Cour reconnaît des progrès dans l’organisation de la filière nucléaire française. Des actions ont été prises en faveur d’une relance du nucléaire : restructuration de la filière autour d’Orano et d’EDF qui a repris le contrôle de Framatome et d’Arabelle Solutions, réorganisation interne des activités nucléaires au sein d’EDF, loi d’accélération du nucléaire. Mais ces efforts de structuration ne suffisent pas à rassurer totalement les magistrats, qui estiment que le pays reste « loin d’être prête » pour ce nouveau chantier d’ampleur.
Le réacteur de Flamanville, lui, poursuit sa montée en puissance depuis son raccordement fin 2024, avec des paliers progressifs jusqu’à sa pleine capacité. Reste une question que la Cour des comptes elle-même laisse en suspens : qui, in fine, absorbera le coût de cette rentabilité jugée insuffisante ? Les factures d’électricité des ménages français, déjà scrutées de près, pourraient constituer une partie de la réponse dans les années à venir.
Sources : vert.eco | connaissancedesenergies.org


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