Un confetti de sable perdu à 436 kilomètres de Madagascar, battu par les cyclones, sans arbre ni source d’eau douce : voilà l’île Tromelin, un territoire français d’à peine 1 km² qui abrite l’une des pages les plus sombres et les plus extraordinaires de l’histoire coloniale. En 1761, quatre-vingts esclaves malgaches y furent abandonnés après un naufrage. Quinze ans plus tard, seuls huit d’entre eux furent retrouvés vivants.
À retenir
- Un navire négrier français s’échoue en 1761 et abandonne 80 esclaves malgaches sur un îlot désert
- Les naufragés créent une micro-société ingénieuse et maintiennent un feu allumé pendant plus d’une décennie
- Le sauvetage n’intervient qu’après 15 ans : seuls 8 survivants sur 80 sont retrouvés vivants
Sommaire
- Un naufrage provoqué par la cupidité d’un capitaine
- Quinze années d’oubli, une société recréée dans le sable
- Le sauvetage tardif et une mémoire longtemps enfouie
Un naufrage provoqué par la cupidité d’un capitaine
Tout commence à Bayonne, le 17 novembre 1760. L’Utile, un navire de la Compagnie française des Indes orientales, s’échoue le 31 juillet 1761 sur l’île de Sable, un îlot désert de 1 km² au large de Madagascar, transportant 160 esclaves malgaches achetés en fraude, destinés à être vendus à l’île de France, l’actuelle île Maurice. La traite négrière était pourtant interdite dans cette zone à cette époque. Peu importe : convaincu de faire fortune rapidement, le capitaine Jean de Lafargue embarque une cargaison clandestine de 160 esclaves malgaches, achetés 30 piastres chacun, espérant doubler sa mise en les revendant quelques jours plus tard.
Le naufrage, survenu de nuit sur le récif corallien, se transforme immédiatement en tragédie. Enfermés dans la cale, dont les issues étaient clouées chaque soir par l’équipage par crainte d’une révolte, la plupart des esclaves périrent dans le naufrage. Ce n’est que lorsque la coque du bateau finit par se disloquer quelques heures plus tard que les derniers survivants purent s’échapper et gagner à la nage l’étendue de sable toute proche. Sur les 160 personnes réduites en esclavage à bord, cent vingt-trois marins et passagers français parviennent à atteindre la plage, dix-huit se noient, tandis qu’environ soixante-douze esclaves décèdent lors de ce naufrage.
Français et Malgaches survivants unissent alors leurs efforts pour bâtir une embarcation de fortune à partir des débris du navire. Un choix qui scellera pourtant le sort des rescapés malgaches : le 27 septembre 1761, soit 56 jours plus tard, les Blancs embarquent sur la Providence et laissent 80 esclaves sur l’île, avec la promesse de venir les rechercher dans deux mois, le temps d’affréter un nouveau navire. Une promesse qui ne sera pas tenue. Faute de place sur l’embarcation de secours, quatre-vingts hommes, femmes et enfants se retrouvent seuls sur ce bout de terre balayé par les alizés, à des centaines de kilomètres de toute côte.
Quinze années d’oubli, une société recréée dans le sable
Ce qui aurait dû être une attente de quelques semaines s’étire en années, puis en décennie. Selon les recherches de l’archéologue Max Guérout, « tout le monde savait, certains s’en sont émus, jusqu’à Condorcet, mais personne n’a rien fait avant 1775, où une première expédition échoua ». Un premier bateau tente en effet d’approcher l’île mais échoue. L’année suivante, un second navire, La Sauterelle, ne fait guère mieux : un an plus tard, un second navire, La Sauterelle, ne connaît pas plus de réussite, mais il réussit néanmoins à mettre une chaloupe à la mer et un marin parvient à rejoindre les naufragés à la nage, avant de devoir lui aussi être abandonné. Ce marin blanc, coincé sur l’île à son tour, finira par construire un radeau avec six rescapés malgaches. Personne ne les reverra jamais.
Pendant ce temps, sur ce caillou dépourvu du moindre arbre, les naufragés inventent une véritable micro-société. Les fouilles archéologiques menées entre 2006 et 2013 par Max Guérout et Thomas Romon (Groupe de recherche en archéologie navale et Inrap) ont mis au jour des habitations construites en dur, à partir d’un matériau ingénieux : le « beachrock », un ciment naturel résultant de la combinaison de poudre de corail, d’eau et de soleil, avec des plaques de 6 à 7 centimètres d’épaisseur pour les murs. Nourriture ? Des oiseaux et des tortues marines, dont ils entretenaient la cuisson grâce à un feu jamais éteint, alimenté par le bois de l’épave. Vêtements ? Des pagnes tressés à partir de plumes d’oiseaux, faute de tout autre tissu disponible sur l’îlot.
Le sauvetage tardif et une mémoire longtemps enfouie
Il faudra attendre quinze années complètes pour qu’un sauvetage aboutisse enfin. Le 29 novembre 1776, la Dauphine, une corvette commandée par l’enseigne de vaisseau Jacques-Marie Lanuguy de Tromelin, parvient à envoyer une chaloupe et une pirogue sur l’île de Sable. Sept femmes et un enfant de huit mois sont récupérés et ramenés à Port-Louis, après quinze années d’attente. Huit survivants sur quatre-vingts abandonnés au départ : un bilan glaçant, qui donne la mesure de l’enfer traversé. En arrivant sur place, l’officier découvre des rescapées vêtues de plumes tressées, ayant réussi l’exploit de maintenir un feu allumé pendant plus d’une décennie sur une île sans bois.
Le sort réservé à ces survivantes reste amer. Ayant été achetées illégalement à Madagascar, elles ne pouvaient être juridiquement considérées comme esclaves : elles furent donc déclarées libres, car achetées « en fraude » et ne pouvant donc pas être considérées par l’administration comme étant des esclaves. Un affranchissement de pure forme administrative plutôt qu’un geste de reconnaissance. Le bébé recueilli fut baptisé Jacques Moïse, sa mère rebaptisée Ève, sa grand-mère nommée Dauphine, en hommage au navire sauveteur : jusque dans leur libération, ces femmes se virent imposer de nouvelles identités par leurs sauveteurs.
L’île, qui portait jusque-là le nom d’île de Sable, prit le nom de son sauveteur, le chevalier de Tromelin. Aujourd’hui rattachée aux Terres australes et antarctiques françaises au sein des îles Éparses, elle abrite une station météorologique et reste revendiquée par l’île Maurice depuis 1976, un contentieux territorial toujours non résolu près de deux cent soixante ans après le naufrage de l’Utile. Ce sont d’ailleurs les fouilles archéologiques conduites à partir de 2006, sous patronage de l’Unesco, qui ont permis de sortir cette histoire de l’oubli : pendant près de deux siècles, seuls quelques agents météo en poste sur l’îlot connaissaient vaguement cette histoire, transmise de bouche à oreille comme une légende locale plutôt que comme un chapitre à part entière de la mémoire nationale de l’esclavage.
Sources : temoignages.re | slate.fr


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