Le 6 février 1866, un procès-verbal officiel est signé au large des côtes charentaises : la construction du Fort Boyard est achevée. Le procès-verbal annonçant la fin de la totalité des travaux est signé le 6 février 1866. Un exploit d’ingénierie qui a mobilisé des générations d’ouvriers pendant plus de six décennies. Mais à cette date précise, le fort ne sert déjà plus à rien : entre les premiers projets et l’achèvement de la construction, la portée des canons avait augmenté et l’utilité du fort s’en trouva limitée. L’histoire la plus célèbre de Charente-Maritime commence par un immense gâchis militaire.
À retenir
- Vauban affirmait qu’il serait plus facile de saisir la Lune avec les dents que de construire ce fort en pleine mer
- Entre le début du projet et son achèvement, l’artillerie a tellement évolué que le fort n’avait plus aucune utilité militaire
- Un monument oublié pendant 75 ans qui a finalement connu une gloire mondiale grâce à un jeu télévisé des années 1990
Sommaire
- Un projet jugé impossible par Vauban lui-même
- Soixante ans de tempêtes, de guerres et de mutineries
- Le « fort de l’inutile », condamné avant même d’ouvrir le feu
- D’une ruine oubliée à un décor connu du monde entier
Un projet jugé impossible par Vauban lui-même
Tout part d’un problème géométrique simple. Rochefort abrite l’un des arsenaux les plus prestigieux du royaume, mais entre les îles d’Aix et d’Oléron subsiste un couloir maritime que rien ne protège. La raison exacte de la construction de ce fort est que la portée des canons de l’époque (1 500 m environ) était trop faible au regard des 5,3 km séparant Aix et Oléron, et qu’il restait donc une zone hors d’atteinte entre les deux îles. Dès le règne de Louis XIV, l’idée d’un fort planté en pleine mer sur ce banc de sable circule. Vauban lui-même, mandaté pour étudier la faisabilité, tranche sans détour. Sa réponse, restée célèbre, ironise sur l’absurdité de la tâche : « Sire, il serait plus facile de saisir la Lune avec les dents que de tenter en cet endroit pareille besogne. » Le projet est enterré. Pour plus d’un siècle.
Il faut attendre Napoléon Bonaparte, alors Premier consul, pour que l’idée ressurgisse. En 1802, l’ingénieur Ferregeau propose un plan ambitieux, et les travaux démarrent réellement en 1803 avec la construction d’un camp de base sur l’île d’Oléron. Les travaux commencent dès 1803, avec la construction d’un camp de base sur l’île d’Oléron, ateliers, zones de stockage des matériaux, etc. : le futur village de Boyardville. Ce hameau logistique existe toujours aujourd’hui, sous le nom de Boyardville, seul héritage tangible et durable de ce chantier titanesque.
Soixante ans de tempêtes, de guerres et de mutineries
Bâtir sur un banc de sable immergé relève du défi technique pur. Le sol se trouve à plus de quatre mètres sous l’eau à marée basse, balayé par des courants violents. Les premières fondations, faites de blocs rocheux prélevés à l’explosif sur l’île d’Aix, s’enfoncent sous leur propre poids : la masse de rochers est alors si lourde (60 000 m3) qu’elle s’enfonce de nouveau de plus d’un mètre, augmentant ainsi le volume total d’enrochements nécessaire. Les tempêtes hivernales aggravent les dégâts, les budgets explosent, les ouvriers ne sont plus payés et certains se mutinent purement et simplement sur le chantier.
La guerre avec l’Angleterre porte le coup de grâce à cette première phase. En 1809, une attaque anglaise par brûlots ravage l’escadre française mouillée dans la rade, et en juin 1809, la construction du fort Boyard, pour protéger et fermer la rade, est durablement suspendue. Le chantier reste à l’abandon pendant près de trente ans. Ce n’est qu’à partir de 1837, sous Louis-Philippe, que l’idée d’une reprise refait surface, portée par des techniques de construction plus solides : ciment hydraulique, caissons préfabriqués, grues à vapeur montées sur pontons. Il faudra encore une vingtaine d’années pour élever les murs, puis sept années supplémentaires pour construire un brise-lame et un havre d’accostage, faute de quoi les vagues envahissaient la cour intérieure du fort à chaque grosse mer. Au total, le chantier s’étale entre 1802 et 1866, soit plus de soixante ans, les travaux ayant été interrompus une trentaine d’années, pour un coût final estimé à plusieurs millions de francs-or.
Le « fort de l’inutile », condamné avant même d’ouvrir le feu
Le problème, c’est que pendant que les maçons s’échinaient sur leur banc de sable, l’artillerie, elle, ne s’est pas arrêtée d’évoluer. Le jour où le fort est enfin livré, en 1866, les canons rayés viennent tout juste d’être mis au point, et leur portée dépasse largement celle imaginée soixante ans plus tôt. Le fort, achevé dans les années 1860 alors que les canons rayés, récemment mis au point, ont une portée d’environ 5 kilomètres, est rendu obsolète par cette évolution de l’artillerie. : les forts déjà installés sur les îles d’Aix et d’Oléron peuvent désormais croiser leurs tirs sans l’aide de personne. Le fort Boyard, censé combler ce vide stratégique, n’a plus rien à combler.
La population locale ne s’y trompe pas et lui trouve un surnom cinglant, resté célèbre : « fort de l’inutile » par la population locale lors de sa longue période d’abandon. Sur les 74 canons prévus à l’origine, la marine, gênée d’admettre son échec, se contente d’installer une trentaine de vieilles pièces d’occasion, uniquement au rez-de-chaussée et sur la terrasse. Le fort ne tirera jamais un seul boulet en situation réelle. Faute de mission militaire, on lui trouve un rôle de substitution : prison temporaire pour des soldats prussiens en 1870, puis pour des communards en attente de déportation vers la Nouvelle-Calédonie l’année suivante. En 1913, l’armée finit par s’en séparer complètement et revend les canons à des ferrailleurs, qui n’hésiteront pas, quelques années plus tard, à faire exploser les pièces les plus lourdes directement dans les cellules pour en récupérer le métal.
D’une ruine oubliée à un décor connu du monde entier
Le fort sombre alors dans un abandon quasi total pendant près de trois quarts de siècle, servant tout juste de cible d’entraînement aux troupes allemandes durant la Seconde Guerre mondiale. Classé monument historique en 1950, il reste pourtant invendable : en 1962, un dentiste belge l’achète aux enchères avec l’ambition d’en faire un hôtel, projet qui ne verra jamais le jour faute de moyens. Il faut attendre 1988 pour qu’un producteur de télévision, Jacques Antoine, rachète le site et le cède au département de la Charente-Maritime pour un franc symbolique, en échange de l’exclusivité d’exploitation télévisuelle. Deux ans plus tard, en 1990, le jeu qui porte son nom est diffusé pour la première fois, et le fort connaît la seconde vie la plus improbable de son histoire : devenu un décor connu dans des dizaines de pays, il gagne enfin l’utilité que l’artillerie napoléonienne lui avait refusée. Une revanche inattendue pour un ouvrage qui, pendant soixante ans, n’aura jamais servi à ce pour quoi il avait été conçu.
Sources : geopix.blog | liaison-maritime-fouras-aix.com


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