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La France a déplacé 2 015 enfants réunionnais entre 1963 et 1982 : ce qui les attendait à l’arrivée n’avait rien à voir avec la promesse faite à leurs parents

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Imaginez la scène : un fonctionnaire venu de métropole s’assoit face à une famille modeste, quelque part sur les hauteurs de La Réunion, et lui promet un avenir radieux pour son enfant. Des études, un métier, une vie meilleure en France hexagonale. Ce que cette famille ne sait pas, c’est qu’elle vient peut-être de signer, sans le comprendre pleinement, l’un des chapitres les plus troublants de l’histoire sociale française d’après-guerre. Pendant près de deux décennies, des milliers d’enfants réunionnais ont ainsi quitté leur île pour des destinations qu’ils n’avaient jamais choisies, portés par des promesses qui allaient se fracasser contre une réalité bien plus dure. Cette histoire, longtemps restée dans l’ombre, refait surface aujourd’hui et continue de bousculer notre regard sur certaines pratiques de l’Etat envers ses territoires ultramarins.

Une promesse d’avenir qui cache une réalité méconnue

Dans les années 1960, La Réunion traverse une période de grande précarité. Le taux de natalité explose, le chômage frappe durement, et les autorités françaises cherchent des solutions pour désengorger l’île. Parallèlement, dans l’Hexagone, de nombreux territoires ruraux se vident de leur population, victimes d’un exode rural massif. C’est dans ce contexte que naît une idée qui semble alors pragmatique aux yeux de l’administration : envoyer des enfants réunionnais repeupler ces campagnes en déclin.

Aux familles réunionnaises, on parle d’opportunités, de scolarisation de qualité, d’un avenir professionnel prometteur. Certaines y voient une chance inespérée pour leurs enfants. Ce qu’on ne leur dit pas, en revanche, c’est que cette politique s’inscrit dans un dispositif migratoire bien plus vaste, porté notamment par Michel Debré, alors député de l’île, à travers le BUMIDOM, cet organisme chargé d’organiser les flux migratoires entre les territoires d’outre-mer et la métropole. Derrière le discours rassurant se cache une mécanique administrative froide, presque industrielle, qui va bouleverser durablement des milliers de destins.

Le mécanisme administratif derrière 2 015 déracinements

Le chiffre est aujourd’hui connu avec précision : 2 015 mineurs réunionnais ont été transférés vers la France hexagonale entre 1963 et 1982, dans le cadre d’une politique orchestrée par l’Etat. Le processus repose sur un rouage bien huilé : les fonctionnaires de l’Aide sociale à l’enfance de La Réunion sont chargés de repérer les enfants déjà pris en charge par les services sociaux et susceptibles d’être envoyés vers la métropole. Certains sont orphelins, mais une grande partie d’entre eux ont simplement été retirés à l’autorité parentale, souvent parce que leurs familles, trop pauvres, ne correspondaient pas aux critères jugés acceptables par l’administration.

Une fois la décision prise, le voyage vers la métropole commence, direction l’aéroport d’Orly. À leur arrivée, les nourrissons sont rapidement confiés à des familles adoptives, tandis que les enfants plus âgés sont orientés vers des centres d’accueil, comme celui de Guéret, dans la Creuse. Dès 1965, le journal réunionnais Témoignages dénonce publiquement cette pratique, parlant ouvertement de transplantation de mineurs. Mais ses alertes restent longtemps sans réel écho au niveau national, et le dispositif continue de fonctionner pendant près de vingt ans.

La Creuse et ces territoires ruraux devenus terres d’exil

Si l’on parle aujourd’hui des enfants de la Creuse, ce n’est pas un hasard. Ce département rural, particulièrement touché par le déclin démographique, a accueilli à lui seul environ 10 % de ces mineurs réunionnais, soit une proportion considérable rapportée au nombre total de transferts. Mais la réalité géographique de cette politique est bien plus vaste : ce sont en réalité 83 départements répartis sur tout le territoire français qui ont reçu ces enfants, souvent choisis précisément parce qu’ils souffraient d’un manque criant de population jeune.

Pour ces enfants, le choc est brutal. Ils quittent un climat tropical, une langue créole, une culture insulaire chaleureuse, pour se retrouver dans des villages isolés, sous un ciel gris, au milieu de communautés rurales qui ne les attendaient pas nécessairement avec bienveillance. Loin de la promesse d’ascension sociale vendue à leurs parents, beaucoup se retrouvent confrontés à l’isolement, au racisme ordinaire, voire à des situations de maltraitance au sein des familles d’accueil ou des institutions censées les protéger. L’écart entre le discours officiel et la réalité vécue sur le terrain devient alors abyssal.

Cinquante ans plus tard, les cicatrices d’une politique d’Etat

Il faudra attendre les années 2000 pour que certains de ces désormais adultes tentent d’obtenir justice. Plusieurs actions judiciaires sont engagées contre l’Etat français, mais aucune n’aboutira réellement, la prescription des faits constituant un obstacle juridique insurmontable. Ce silence institutionnel prolonge une forme d’injustice pour ces personnes qui portent, souvent en silence, les traumatismes d’un déracinement décidé sans leur consentement, à un âge où ils n’avaient aucun moyen de s’y opposer.

La reconnaissance officielle commence toutefois à se dessiner. En février 2016, une commission d’information et de recherche historique est mise en place par le ministère des Outre-mer. Ses travaux aboutissent, deux ans plus tard, à un rapport détaillé qui qualifie clairement cette politique de transplantation de mineurs. Plus récemment encore, l’Assemblée nationale a franchi un pas symbolique fort en adoptant, à l’unanimité, une proposition de loi visant à reconnaître et réparer les préjudices subis par ces enfants devenus adultes. Un geste tardif, certes, mais qui marque enfin une prise de conscience collective sur cette page méconnue de l’histoire française.

Cette histoire, aussi douloureuse soit-elle, révèle combien les politiques publiques peuvent parfois s’écarter dramatiquement de leurs intentions initiales lorsqu’elles négligent le facteur humain. Derrière les statistiques et les rapports administratifs se cachent des vies entières bouleversées, des familles séparées, des identités fracturées entre deux mondes. Alors que la reconnaissance officielle commence tout juste à se mettre en place, une question demeure : comment notre société peut-elle véritablement réparer ce que des décennies de silence ont laissé se creuser ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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