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La force tellurique des prix

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Il y a un côté sauvage, primitif, dans chaque accélération subite des prix, comme celle qui s’annonce. Chaque fois, nous sommes rappelés à notre vraie nature, celle de consommateurs avides de biens essentiels terrestres et de ressources non renouvelables.

Nous avons beau être animés des meilleures intentions, imaginant des politiques bienveillantes nous promettant un avenir tranquille, nous sommes encore loin du compte. L’homo economicus a encore les pieds sur cette terre hostile où les biens et ressources nécessaires restent rares. Inévitablement, chaque pénurie se traduit par une flambée des prix nous rappelant notre triste condition de consommateur inachevable. Pourtant, il y a cru, l’homo economicus, à ce monde rendu disponible par le progrès, un monde où les prix feraient ce qu’on leur dirait de faire. « À un monde exclusivement tellurique, où dominaient l’imagination et le sentiment, a succédé, au cours des siècles, le monde solaire de la conscience et de la raison », formule d’Albert Béguin dans L’âme romantique et le rêve (1939).

Certes, le monde n’est peut-être plus tout à fait tellurique, mais la force des prix l’est bel et bien. Indomptable, primitive, bouleversant les grands équilibres de l’économie et de la finance.

La crise de la COVID-19 nous a enseigné que l’inflation était une maladie rémittente, dont nous n’avions jamais été guéris malgré 50 ans de désinflation. La guerre en Ukraine nous a ensuite rappelé que les prix de l’énergie avaient un effet confiscatoire sur l’économie. Enfin, le séisme géopolitique en cours au Moyen-Orient est la preuve navrante que nous n’avons rien compris des premiers chocs pétroliers d’il y a 50 ans.

Ces trois crises sont toutes de même nature, la raréfaction de ressources non renouvelables ou de biens essentiels. L’économiste renommera de telles crises en chocs d’offre, mais cela ne change rien au constat. Tous ces chocs d’offre ont les mêmes effets : une inflation hystérique, c’est-à-dire une hausse des prix asphyxiant l’économie.

La première victime de cette inflation mortifère est le consommateur. En effet, l’accélération de l’inflation produit une double peine. D’abord, elle ponctionne tout ou partie du pouvoir d’achat, à moins d’être compensée par une hausse du salaire dans l’instant, ce qui n’arrive jamais, sauf à imaginer un saut improbable de la productivité du travail. Ensuite, l’accélération de l’inflation ponctionne tout ou partie de la capacité d’emprunt à cause de la hausse des taux d’intérêt qu’elle provoque, à moins que cette hausse des taux soit elle-même bridée par la Banque centrale afin de limiter son caractère récessif.

Mais ce n’est pas cela qui est important. Le message important n’est pas l’effet quantitatif d’une hausse des prix, car il y a quelque chose de plus profond qu’une simple perte de pouvoir d’achat ou de capacité d’emprunt. Quelque chose de bien plus symbolique. C’est ce rappel à l’ordre que produit l’envolée des prix sur notre vraie nature, celle d’homo economicus défiguré par la mondialisation, consommateur inachevable de biens essentiels et d’énergie non renouvelable.

Bien sûr, nous ne sommes pas complètement stupides. Nous avons bien tenté de prévenir ces crises sur les prix. Mais même l’urgence du réchauffement climatique n’aura pas suffi à nous débarrasser du recours aux énergies fossiles. Même l’intelligence artificielle n’aura pas réussi à nous débarrasser des nourritures terrestres. Et les envolées des prix nous rappellent alors à quel point nous sommes démunis lorsque la rareté nous surprend.

Demain ? Nous y sommes déjà, et nous savons déjà. Jamais nous n’avons autant consommé. Et même avec beaucoup de volonté, il ne semble pas que nous ferons preuve de modération pour les années qui viennent. D’ailleurs, il se pourrait bien que nous soyons même condamnés à l’exubérance, au titre de « machines désirantes », expression lumineuse que l’on doit à Deleuze et Guattari dans L’anti-Œdipe (1972).

Inévitablement, la moindre étincelle géopolitique finira de nouveau en feu d’artifice sur les prix. À moins d’imaginer un monde de consommateurs véganes ou se nourrissant exclusivement de nourritures spirituelles.

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