«Tout amant doit être pâle, la pâleur est le symptôme de l’Amour»: dans son traité L’Art d’aimer, rédigé en l’an 1, le poète Ovide enseigne l’art de la séduction aux jeunes Romains, notamment en leur donnant des conseils sur leur apparence. Parce qu’elle tourmenterait sans relâche celui qui l’éprouve, qu’elle empêcherait de dormir et de manger, la passion amoureuse rendrait naturellement cadavérique. Un idéal esthétique que les femmes de noble extraction s’efforcent de leur côté de contrefaire en s’enduisant la peau d’épaisses couches de céruse, un carbonate de plomb très toxique. «Dans l’Antiquité, la pâleur symbolisait la pureté et l’innocence tout en matérialisant le contrôle de soi, décrypte le sociologue et anthropologue David Le Breton. Malgré la valorisation récente du bronzage au XXe siècle, notre culture occidentale reste héritière de cette analogie entre blancheur et supériorité sociale.»
Une constante historique qui explique pourquoi, au fil des siècles, les alertes répétées des médecins n’ont rencontré que peu d’écho au sein d’une classe dominante prête à tout pour se distinguer. Vendue par les apothicaires sous forme de pains, la céruse devient même un indispensable des rituels de beauté des femmes de la haute société de l’Ancien Régime. A la cour d’Angleterre, la reine Elisabeth Ire l’utilise avec assiduité pour masquer de profondes cicatrices causées par la variole. Triste ironie, le plomb contenu dans la poudre blanche provoque de sévères lésions cutanées. Prise dans un terrible cercle vicieux, la souveraine se retrouve alors contrainte de recourir toujours plus à cette poudre aux effets pourtant délétères.


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